‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 51 sur 139 · M. NAQUET · texte numérisé non relu

M. NAQUET

En quittant, le général j'allai chez M. Naquet, que je trouvai en famille, et qui, lui aussi devait se rendre aux courses d'Ascott.

Je ne savais encore exactement quel rôle il jouait, ne pouvant juger s'il agissait inconsciemment, pourrait-on dire, en vertu des penchants de sa race, ou s'il poursuivait un plan prémédité ; j'étais plus disposé, alors comme aujourd'hui encore, à admettre la première hypothèse que la seconde.

M. Naquet n'a pas de conception personnelle, et conséquemment pas de conviction. Ses opinions sont celles que lui inspirent les circonstances, et qui ont pour objectif le succès. Il se persuade lui-môme de leur valeur par ses sophismes, à l'aide desquels il essaie de persuader les autres, si bien qu'il est dans une certaine mesure de bonne foi dans son pharisaïsme.

Etranger à nos sentimentalités latines ou germaniques, il n'en tient aucun compte, et s'imagine que les convictions ne sont que des arguments qui s'arrangent, avec delà patience et de l'habileté, comme les éléments d'une combinaison chimique. D'ailleurs studieux et laborieux, doué de faculté d'assimilation, il avait l'âpre envie de parvenir au pouvoir, non pour l'exercice du pouvoir môme, mais pour ses avantages, ce qui explique combien il avait éprouvé de flère satisfaction à ôtre admis avec déférence dans des salons

et à des tables aristocratiques.

Nous nous connaissions depuis longtemps, quoi-

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que nos relations eussent été très intermittentes ; et j'aurai h en raconter au moins un incident, si jamais j'écris des Mémoires complets de trente ans de vie politique.

Il me demanda quelle impression j'apportais de France; je le lui dis: et il trouva que, ayant raison dans mon mécontentement, j'exagérais les difûcultés de la situation.

Il comptait que trois cents boulangiste^ entreraient à la Chambre aux élections prochaines. 11 préparait les listes de candidatures avec soin pour en assurer le succès; mais il dut avouer que, pour plus de deux cents circonscriptions, il manquait de candidats et qu'il faudrait bien prendre ou laisser passer des candidats de Topposition réactionnaire.

Comme je me plaignais vivement du langage, de l'attitude et de la conduite des députés boulangistes, sur lesquels je supposais qu'il pouvait avoir une action, et qui, comme M. Le Hérissé se compromettaient ouvertement avec la Droite, il s'exclama :

— Mais il faut dire tout cela au général.

— Je suis venu ici. tout exprès pour le lui dire. Seulement il ne servirait à rien que je dise, si l'on

n'écoutait pas. J'informai M. Naquet que l'entretien du lendemain ne serait pas confidentiel, puisque M. Dillon devait y assister, et que je ne serais pas fâché que lui, vice-président du Comité, fût présent afin que la conduite à tenir pût être précisée et exécutée sans qu'il y eût désormais d'équivoque.

M, Naquet était visiblement gôné par celte proposition. Il s'en défendit avec humilité et invoquant, des scrupules de discrétion.

J'insistai en lui disant :

— Venez, comme par hasard; j'y serai; c'est moi qui vous retiendrai et qui vous demanderai votre avis.

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Je ne pus jamais le décider.

Le lendemain, j'allai chez le général à Theure convenue. M. Dillon n'y vint pas. L'entretien fut donc tout intime, et le général me laissa parler, écoutant en homme las d'une trop longue lutte indécise, et qui fait d'amères réflexions. Pourtant, en nous quittant, il me dit :

— Envoyez-moi des notes comme autrefois, c'est clair, c'est net; je comprends et je mets cela dans ma tête.

. Quelques jours après mon retour, je reçus une lettre de M. Naquet, disant que je voyais les choses trop en noir. J'y répondis par la lettre suivante qui prouve tout au moins que ce ne sont pas les avertissements qui ont manqué à ceux qui ont prétendu n'avoir rien vu, et que je n'imagine pas aujourd'hui des opinions ou sentiments que je n'aurais pas eus alors.

Paris, août 1889.

Cher Monsieur Naquet,

Tout récemment vous m'écriviez que j'assombrissais le tableau. Je suppose que vous commencez à vous apercevoir que je ne l'assombrissais pas assez en prévoyant pour le lendemain des élections une dissolution du boulangisme'qui déjà s'effectue avec une effrayante rapidité.

Il en est parmi vous qui se sont imaginés que le boulangisme était une idolâtrie avec laquelle on pouvait tout se permettre et qu'on pouvait donner M. de Gassagnac pour porte-drapeau à des républicains qui reprochent à M. Clemenceau d'avoir failli à son radicalisme. Il fallait que ceux-là fussent fous.

Il est parmi vos collègues certains que je ne connais pas qui sont de bien grands coupables. Ils ont perdu une des plus étonnantes fortunes que l'histoire

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if-.

J'., ait connues et amené ce malheureux général qui sera-

;•' blait avoir une si belle destinée et un si beau rôle à

^ un exil qui pourrait bien n'être pas prés de finir.

V • Le boulangisme n'avait de chance qu'à la condition

};, d'être une forme nouvelle de la jDémocratie et de la

''-. République. Il n'a pu être cela. Après avoir inspiré

un moment confiance à tout le monde, il inspire maintenant à tout le monde une égale méfiance, justi- , • fiée par le langage et les procédés des agitateurs bou-

; langistes qui ont su se rendre insupportables même

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