‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 57 sur 139 · DE M. DILLON · texte numérisé non relu

DE M. DILLON

Si le général avait eu un secrétariat personnel, il aurait pu lui-môme se procurer des renseignements sur la valeur et la chance des candidats.

Mais tout était adressé au Comité ou à Tun de ses membres, y compris même des lettres destinées au général. C'était à eux, et surtout à MM. Laguerre et Naquet, que se présentaient ou se faisaient présenter les aspirants à la candidature. C'est à eux qu'étaient faites en général les demandes d'argent pour les frais électoraux, transmises ensuite à M. Dillon; et ce n'est guère que lorsque les solliciteurs n'étaient pas satisfaits qu'ils s'adressaient au général, pour lui démontrer l'urgente nécessité d'une subvention. Il serait lamentablement fastidieux de produire ces comptes électoraux dont je n'ai sans doute, je l'avoue, qu'une faible partie, mais qui attestent d'un désordre iniœaginablei et dans lesquels les réclamations abondent.

Le Comité avait ses agents, M. Dillon avait les siens; le général n'en avait pas. Parfois les premiers

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et les seconds cumulaient, parfois ils étaient indépendants les uns des autres, et se plaignaient que leurs frais n*eussent pas été acquittés, tandis que des fournisseurs ou hôteliers se plaignaient de n'avoir pas été payés par eux.

Un journal boulangiste avait été créé dans l'Aisne, où le général avait obtenu la majorité, et où M. Tur- , quet, qui n'était pour rien d'ailleurs dans l'organe en question, avait encore une sérieuse influence. Tandis que les fondateurs du journal faisaient des demandes renouvelées de subsides^ les autres réclamations allaient leur train et une gargotière réclamait le paiement d'une note de dépenses faites par les typographes, quoique ces dépenses ne pouvaient regarder que les typographes eux-mêmes. Je cite le trait justement pour faire remarquer à quelles incroyables demandes la caisse boulangiste était en butte.

Jamais parti ne fut et peut-être ne sera exploité comme le fut celui-là. Ce ne sont pas seulement quelques aventuriers de la politique qui firent payer plus ou moins cher les maladresses et intempérances de leur prétendu dévouement; une foule de gens, industriels de toute catégorie, s'ingénièrent à trouver soit un produit que le boulangisme pourrait mettre à la mode — ce qui peiit passer pour naturel ou légitime, — soit des publications ou procédés plus ou moins extraordinaires servant de prétexte à une demande de subvention, petite ou grande. Jamais pareille mendicité ne s'exerça près d'une entreprise ni surtout près d'un homme, qui en fut harcelé jusqu'au dernier moment.

M. Dillon avait, paraît-il, des manières de faire qui excitaient à la fois ces réclamations et les mécontentements.

L'administration d'un grand journal avait négocié avec lui la vente d'une grosse partie de ses ac-

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lions pour detix cent mille francs, et vingt mille francs avaient été délivrés à titre d'arrhes. Après avoir temporisé^ quand il fallut régulariser la convention et procéder à son exécution, M. Dillon voulut s*y soustraire en offrant une subvention mensuelle qui fut refusée. Les arrhes ayant été gardées par le vendeur comme pénalité résiliatoire, et le journal ayant repris son indépendance, le général qui ignorait les formes de cette transaction y vit une manœuvre qu'il qualifiait durement.

Comme j'eus à lui expliquer comment les choses s'étaient passées, afm qu'il les pût justement apprécier, il me dit :

— Ce que vous me racontez ne m'étonne pas. Dillon ne m'en a jamais fait d'autres. Si des journalistes ou d'autres venaient le trouver, et, après lui avoir exposé leur affaire, lui demandaient mille francs pour l'entreprendre, il leur répondait: « Mille francs? ce n'est pas assez : c'est au moins deux mille qu'il faut. » Il les promettait; les individus commençaient à entreprendre; al«rs il leur offrait cinq cents francs, en disant qu'on verrait plus tard. C'était de l'argent perdu, des entreprises avortées, et des gens mécontentés. >^

Pourquoi laissait-il faire? dira-t-on. La raison est bien simple. Il ignorait. J'en vais donner un exemple entre cent. Alors que le général était encore à Paris, un journaliste du Midi, croyant que dans son département il existait une clientèle boulangiste, voulut offrir de fonder un organe, en demandant bien entendu un concQurs pécuniaire. Il ne savait au juste à qui s'adresser; il connaissait M. Laguerre, qui avait été son défenseur dans une affaire de presse. Un ami lui proposa de le faire présenter par moi au général. Il demanda à réfléchir, alla chez M. Laguerre qui le recommanda à M. Dillon, lequel lui fit des promes-

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ses inexactement tenues ; et jamais il oa vit le général. Aussi publiait-il jdans son journal, bien plus les projets de constitution de M. Naquet et les éloges de M. Lagaerre, -que les opinions du général, qu'il ne ooimaissait pas plus que le général ne le connaissait lui-naême.

LES ALLIANCES ÉLEGTOBALES

M. Naquet a prétendu en plusieurs circonstances, notamment dans une lettre à V Eclair du 7 octobre 1890, que le Comité avait subi Talliance avec la Droite après l'avoir combattue ou que môme il ne Tavait pas connue. Pour savoir ce qu'il faut penser à cet égard, il sufQt de lire cette lettre adressée à M. Dugué de la Fauconnerie avec lequel M. Naquet entretenait des relations étroites et qui ne pouvait passer à ses yeux pour un membre de TExtrôme gauche.

Paris, le 8 mars 1889.

Mon cher ami,

Il y a deux choses dans le parti conservateur : le programme monarchique ou impérialiste et le programme simplement conservateur, visant l'orientation politique d'un gouvernement quelconque.

Or, si le parti conservateur tient plus à son programme qu'à la forme du gouvernement, il en est à peu près de même du parti républicain. De là des difficultés sans nombre et c'est à ce côté de votre lettre et non au programme de politique pure que je faisais allusion.

Le travail de fusion exige : i" L'abandon de l'hérédité monarchique par les conservateurs et l'acceptation de la République plébiscitaire par les républicains, sur ce terrain-là rien à répondre à votre article.

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2» Il exige encore que les républicains acceiptent un temps d'arrêt dans le développement de leurs programmes et que les conservateurs prenant modèle sur ceux d'Outre-Manche, se contentent d'enrayer, mais ne oher«hent pas à retourner en arrière, à revenir sur ce qui a été fait.

De là l'obligation de ne pas parler comme vous Ta* vez fait « de la loi scélérate », car c'est la seule qu'ait faite la République, la seule à laquelle viennent les républicains^ la seule à laquelle nous ne pouvons pas déclarer la guerre sans perdre toute notre clientèle.

Je suis prêt pour ma part, à faire sur l'article 7, sur les décrets, sur la soi-disant application stricte du Concordat, les déclarations les plus libérales et les plus nettes, mais sur la loi scolaire c'est autre chose, et le général me disait l'autre jour qu'il ne voudrait pour rien au monde qu'on élevât la discussion sur un pareil terrain. Ce serait rompre fatalement l'union.

Voyez le danger, cher ami. Que reproche-t-on au général? d'être le remorqueur des droites? Les républicains de Paris n'en ont tenu nul compte.

Mais, supposez que, même avec un programme républicain, le général arrive non seulement avec une majorité de boulangistes de droite, mais encore avec une majorité se réclamant du programme conservateur, parlant de la loi scélérate.

En trois jours, l'opinion publique parisienne sera retournée et le quatrième jour, Paris n'étant plus à nous, nous serons tous fructidorisés.

11 y a là un danger immense; pour l'éviter, il faut d'une part que les conservateurs ralliés n'accaparent pas tous les sièges, qu'ils en laissent au moins une bonne moitié aux boulangistes de gauche, et ensuite que de part et d'autre on évite de parler des questions qui divisent pour ne parler que de ce qui unit. Nous causerons du reste plus complètement de cela samedi.

Cordialement à vous.

A. Naquet.

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Il me semble que ce n'est pas lé général, dont on ne pourrait, je crois, produire une pareille lettre, qui traçait là les conditions de Talliance avec les réactionnaires.

Par l'aveumême de M. Naquet, on voit que le général non seulement refusait de prendre aucun engagement réactionnaire^ mais qu'il ne voulait pas môme qu'on portât la discussion sur ce terrain.

Malgré les énormes fautes commises, ce qu'on appelait le boulangisme aurait pu l'emporter dans un certain nombre de circonscriptions tant à Paris qu'en province où domine l'esprit démocratique et l'élément populaire s'il avait produit un programme "républicain et réformateur très net. Des comités locaux se mirent à l'œuvre pour formuler leiir mandat et naturellement choisir leurs candidats. Parmi eux se trouvait le comité de Clignancourt qui avait adopté la candidature du général Boulanger, voulant prendre la place qu'avait tenue BelleviUe vingt ans avant.

Mais les directeurs du Comité dont la Presse était l'organe se prononcèrent contre ces programmes qui précisaient les aspirations démocratiques, voulant que l'on restât dans le vague et dans l'équivoque pour gagner les suffrages des conservateurs et ceux des socialistes, transformant le boulangisme en une duperie universelle, ce qui amena la dislocation des comités locaux auxquels on prétendait désigner les candidats.

Pour programme un mot « la Révision » devait sufBre. La lettre de M. Naquet qui vient d'être citée indique clairement dans quel but on tenait à ne pas parler de ce qui pouvait diviser, pour ne parler que de ce qui pouvait unir, suivant le paot de M. Thiers, en se trompant mutuellement.

La Révision, c'était la « tarte à la crème » de tous

ces aventuriers et intrigants politiques. Il y eut même une parodie grotesque du serment du Jeu de Paume, qui fut donnée par les candidats et meneurs, jurant de faire la Révision s'ils étaient élus ou de donner leur démission dans les six mois. Ceux qui ont été élus n'ont pas fait la Révision et ils n'ont pas davantage démissionné.

Le Comité qui avait eu la prétention d'entreprendre une campagne électorale semblable à celle des 363^ n'avait pas de personnel. Non seulement il lui faUait prendre l'argent de ses alliés, mais encore il lui en fallait accepter les candidats, ne pouvant dans beaucoup de circonscriptions, en trouver d'autres.

Les membres de ce Comité étaient constamment sur le chemin de Londres, allant recommander sans cesse de nouveaux candidats ou demander leur changement de circonscription^ au gré de leurs intérêts, sans tenir compte des vœux des électeurs.

Enfin le Comité publia, par morceaux successifs, à la stupéfaction générale, sa liste de candidats dits « investis », divisés en catégories de républicains anciens et de « républicains ralliés, » mêlant les noms d'ex ^radicaux à ceux d'hommes du 16 mai, de monarchistes et de cléricaux, baptisés pour la circonstance « républicains » comme Gorenflot baptisait carpe son oie, le vendredi pour n'avoir pas de scrupules. Non seulement le boulangisme trahissait la démocratie, mais encore il se moquait d'elle.

Tous les républicains sincères convaincus, firent en province défection.

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