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CHAPITRE XV

APRÈS l'échec

On a vu par ce que j'écrivais à M. Naquet avant la période électorale que les résultats n'étaient pas de nature à me surprendre. Si j'éprouvai quelque étonnement, c'est que la minorité boulangiste fût demeu rée si considérable.

J'estime que, pour un parti l'important n'est pas d'avoir, ce qu'on appelle la majorité, c'est-à-dire l'adhésion électorale du plus grand nombre relatif d'électeurs passifs, qui ne savent faire autre chose que d'aller périodiquement au scrutin voter pour un candidat; mais que ce qui importe, c'est de réunir une minorité active, fidèle, consciente, disciplinée, sachant ce qu'elle veut, le voulant fermement et se livrant à une incessante propagande. Et j'estime môme que la valeur de ce parti n'est pas en raison de son nombre, mais en raison des convictions, de la capacité, du caractère et de la condition sociale des membres qui le composent et conséquemment de l'influence qu'ils peuvent avoir. Une petite armée faite de soldats aguerris, fortement encadrée et disciplinée, commandée par des chefs actifs et habiles, peut battre une armée numériquement bien supérieure qui n'est qu'une bande sans cohésion.

C'est inspiré par cette opinion qu'au lendemain des élections, j'écrivis au général Boulanger, une lettre par hasard brève, dans laquelle, alors que les membres du Comité exagéraient la défaite, je lui disais que non seulement rien n'était perdu, mais que la victoire n'était qu'une question detemp^ et de conduite, puisqu'on n'avait été battu qu'à raison de ses propres fautes, par l'effort d'une coalition qui ne pouvait toujours persister^ et enfin sur le terrain électoral le plus perfide de tous.

Un parti, disais- je, qui dispose encore malgré tant de fautes commises, tant de pression officielle etde calomnie, d'un nombre aussi considérable d'adhérents, est une force. Il ne manque plus que d'accroître cette force par la valeur morale, par les idées, la discipline et d'imaginer pour elle une stratégie nouvelle.

Enfin j'ajoutai que j'avais confiance dans le succès futur si le général était capable de patience et s'il voulait renoncer résolument à la politique passée et adopter celle que j'avais toujours indiquée.

Le général Boulanger me répondit par quelques lignes en me disant : Après avoir bien réfléchi, j'accepte.

Le 31 octobre je lui écrivis de nouveau une longue lettre dont il m'est par hasard resté une copie et dont je crois bon de reproduire les plus importants passages, pour prouver que je n'imagine pas après coup, — ce qui est toujours facile^ — et pour que le public juge la conduite que je conseillais etque le général voulait désormais suivre.

Voici donc cette lettre :

31 octobre 1888.

Mon cher général.

Je vous remercie de votre lettre, non seulement

pour moi, mais pour vous-même. J'étais presque sûr qu'il y aurait un jour où vqus reconnaîtriez que j'avais raison contre presque tout le monde, étant instruit par l'expérience. Mais je me demandais s'il serait temps encore. Heureusement il est encore temps. Si nous sommes prudents* patients, modestes, et si nous avons la foi, rien n'est perdu.

Vous me permettrez de conserver ma franchise parfois excessive. Mais quand on veut le succès il ne faut ni vanité ni flatterie, et il vaut mieux s'exagérer l'importance de ses fautes que la diminuer.

Vous vous souvenez qu'au lendemain même du vote sur l'urgence de la révision qui renversa le ministère Floquet, je vous écrivis, non sans émotion et regret, pour vous dire qu'une faute capitale venait d'être commise, et pour en indiquer les funestes conséquences. Mes prévisions se sont malheureusement justifiées. Depuis j'ai dû rester à l'écart de ceux qui se disent vos amis et qui ont même prétendu que je faisais défection parce que je ne partageais ni leurs erreurs ni leurs illusions. Qu'ils reconnaissent aujourd'hui les unes et les autres, il importe peu. Ce qui importe c'est que vous les constatiez et que, ayant la ferme volonté de prendre votre revanche, vous fassiez pour la reprendre, ce qu'il faut faire.

Le mouvement boulangiste ne reviendra jamais plus ce qu'il fut au début. Il devra être autre chose. Il a perdu sa virginité dans la bagarre, et il ne peut plus compter sur ce talisman. Pourtant il faut ramener le boulangisme à ce qu'ii fut primitivement, c'està-dire à une aspiration vers une rénovation sociale ou nationale, ce qui est tout un.

Dans une note qui a dû vous parvenir, j'ai fait remarquer que les élections du 2*2 septembre ont permis de constater l'existence d'un parti que j'appelle Topposition démocratique, comprenant d'anciens radicaux, socialistes et boulangistes ou patriotes, de plus de trois millions d'électeurs, auxquels dans une action future pourra se joindre une partie de l'opposition conservatrice, sans qu'on s'allie à elle et sans qu'on

fasse même rien pour acquérir son concours. C'est ce parti d'opposition démocratique qu'il faut tout d'abord organiser en lui donnant la cohésion, une conception et une formule communes.

Il faut amener un apaisement devenu nécessaire et la réconciliation entre les masses radicales ou socialistes boulangistes et non boulangistes. Quand l'apaisement sera fait, la réconciliation opérée, les boulangistes pourront dire qu'ils étaient de sincères républicains, l'ayant prouvé. Quand la majorité parlementaire aura recommencé ses bêtises, attesté son incapacité, provoqué de nouveau le mécontentement, les boulangistes pourront dire : « Vous voyez que nous avions raison; que ces gens-là ne feront aucune réforme et que c'est la Démocratie qu'ils combattaient dans le boulangisme. »

Je connais assez mal le personnel des députés boulangistes, surtout les nouveaux. En ce qui concerne les anciens membres du Comité, responsables des fautes commises, déconsidérés dans le public qui sait trop quel prix a coûté leurs convictions, il n'y a rien à faire qu'à désapprouver publiquement leurs sottises. Pour les autres c'est autre chose : il faut savoir s'ils peuvent recevoir votre inspiration.

' S'il y avait un groupe de députés boulangistes tolérants et dignes qui au lieu de porter à la tribune des attaques personnelles, y apporteraient des critiques justes, non pas des actes du gouvernement, mais des institutions politiques et sociales, affirmant une doctrine sociale évangélique et des principes généraux comme cemx de la Révolution française en faisant comprendre par quelles réformes principales les aspirations populaires pourraient être satisfaites, il est certain qu'il se ferait en faveur du boulangisme un retour d'opinion considérable *.

U faut bien comprendre que, moins on parlera de

1. Il est, je crois, inutile de faire remarquer combien a été différetite de ces conseils approuvés par le général Boulanger, la conduite des députés boulangistes.

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VOUS et du boulangisme, plus on vous servira. L'important n*est pas d'en parler, mais de triompher. Si on paraissait vouloir continuer une campagne boulangiste personnelle, on fournirait des prétextes à des attaques et à des mesures qu'il vaut mieux éviter. Ce qu'il faut opposer à la majorité parlementaire, c'est le socialisme, non pas sectaire, mais démocratique, anonyme, national, insaisissable, contre lequel les parlementaîres~sëront impuissants.

Dans des notes ultérieures je reparlerai de la conduite à tenir. Pour aujourd'hui je me borne à une indication générale. Il faut dissoudre le Comité et laisser toute indépendance aux députés boulangistes. Il faut do môme abandonner la politique électorale et interdire aux députés de se constituer en grands électeurs. Aux prochaines élections municipales il y aura certainement des candidats boulangistes; il les faut laisser se produire sans les appuyer afin de n'avoir pas la responsabilité de leur échec. L'élection est un thermomètre. Il faut le laisser marquer le degré de popularité qu'on a atteint sans s'efforcer de le faire monter par des procédés quelconques qui ne peuvent que donner de funestes illusions. Il est même bon d'appuyer de ses sympathies tous les candidats capables, estimables, profondément démocrates et socialistes, ne fussent-ils pas boulangistes. S'ils ne le sont pas, ils le deviendront.

Laissez-moi vous le dire amicalement, il faut vous mettre à l'école, c'est-à-dire à l'étude. Vous pouvez en savoir pour être un député, un chef de groupe comme M. Clemenceau ou M. Ribot, même pour être un soliveau présidentiel comme M. Carnot, mais non pour jouer le rôle de réformateur, le seul auquel vous puissiez prétendre. Il faut que vous connaissiez la société française comme le médecin connaît son malade de façon à savoir quel régime et quel traitement il lui faut donner. Et les sociétés comme les malades ne savent pas elles-mêmes ce qu'il leur faut.

On a dépensé beaucoup d'argent, beaucoup trop même pour une campagne électorale tapageuse dont

les résultats sont loin d'être en rapport avec les sacrifices faits. Après ce gaspillage, il faut que vous redeveniez le soldat pauvre en qui tous les pauvres, qui sont la majorité, pourront avoir confiance.

Gomme suivant un proverbe populaire, il n*est que celui qui ne fait rien qui ne fait pas de fautes, il faut ne rien faire et profiter de toutes les fautes des adversaires contraints d'agir et mis aux prises avec les difficultés. Mais il faut bien se garder de dire qu'on profitera de leurs fautes et de leurs divisions. Ce serait leur enseigner la sagesse.

Ce dont je ne saurais trop m' efforcer de vous convaincre, c'est que désormais, moins vous et vos amis vrais ou prétendus, parlerez de vous-même, et plus le retour de l'opinion en votre faveur s'effectuera ; plus on vous considérera comme une victime, plus on oubliera les fautes dont vous portez la responsabilité pour ne se souvenir que des espérances que vous avez fait naître. Pour triompher, il vous suffit de vivre et d'attendre.

Laissez-moi vous dire en terminant qu'il faut se féliciter de tout ce qui est arrivé, loin de le regretter, quoiqu'il est des fautes qu'il aurait mieux valu ne pas commettre. Vous n'étiez pas préparé à jouer le rôle auquel vous êtes destiné. Il vous fallait cette épreuve. De plus grands succès eussent été inutiles et n'auraient profité qu'à des ennemis qui s'étaient faits vos alliés et à des incapables plus ou moins besoigneux qui s'étaient attachés à votre fortune pour l'exploiter. Vous n'eussiez rien fait que de perdre votre popularité sans retour. Il vous fallait l'expérience faite et celle qui va se faire. Vous avez bu ou respiré le poison qui amena la folie de Masaniello et le tua. Vous n'en êtes pas mort. J'espère qu'il servira d'antidote pour l'avenir. Ayez autant de confiance que de patience et dans trois ou quatre ans nous nous retrouverons à Paris où vous pourrez travailler à la rénovation de la France.

A vous cordialewieut et avec une invincible espérance.

C'est h cette lettre qûls le général répondit le 10 novembre en m'écrivant :

Mon cher ami,

J'ai lu avec la plus grande attention votre dernière lettre. Je n*y ai pas encore répondu, désirant attendre pour le faire, la réunion qui vient d'avoir lieu ici avant-hier et hier.

Nous sommes d'accord, vous et moi, sur plusieurs points. Il en est d'autres, au contraire, sur lesquels nous différons quelque peu d'opinion.

Ainsi je suis d'avis qu'il faut cesser une politique d'obstruction et de boucan, tant au Parlement que dans la rue. Je suis d'avis que nous devons profiter des fautes de nos adversaires et que toute la population républicaine nous reviendra en nous voyant honnêtes et républicains.

J'estime'encore que je ne dois pas faire trop de bruit et entretenir le public de ma personnalité.

D'autre part, je crois qu'il ne faut pas. me faire oublier tout à fait et qu'il y aurait une faute commise si, grâce à une disparition par trop complète, le peuple pouvait penser qu'il est facile de faire du boulangisme sans Boulanger.

Mon avis est que je ne puis, au moins pour le moment, dissoudre le Comité, comme vous me le proposez. Je ne tiendrai compte de ses avis que dans la mesure qui me conviendra; mais je suis certain que la dissolution du Comité, dans les circonstances actuelles, aurait une signification désastreuse. Ce serait alors qu'on crierait que le boulangisme est mort. Tant mieux I allez-vous me répondre; car il n'y a aucun mal à ce qu'on le croie mort, s'il est vivant. Là nous différons un peu...

Inutile de vous dire combien je suis avec vous pour

^> nous appuyer d'une façon exclusive sur la Démocratie

et le socialisme. Je l'ai répété bien des fois même

avant de vous connaître, ce sont les questions sociales

qui doivent primer les questions politiques; et je serai

bian heuraus si vous voulez bien m'envoyer de temps en temps un travail sur les premières.

La réunion du Comité à Jersey a été fructueuse; elle donnera plus d'unité, de cohésion au parti, aussi bien au dehorsdu Parlement qu'en dedans. J'y ai prêché le calme, le maintien de notre programme sans provocations. J'y ai fait adopter que chaque semaine un ou deux membres viendraient ici afin de recevoir mes instructions et de rapporter là-bas mes impressions i.

Quant à moi, croyez bien que je suis heureux de pouvoir tranquillement me replier sur moi-même. L'exii et la solitude mûrissent. Plus j'y réfléchis, plus je crois que la non-réussite a été un bien. Notre arrivée au pouvoir, amenée par les réactionnaires ne • menait à rien, car nous n'aurions pu nous y maintenir dans de telles conditions.

On voit que le général Boulanger qui avait peu de goût pour les résolutions brusques et extrêmes était partisan d'une politique sage que ne pratiquaient guère les députés boulangistes qui toujours agirent sans le consulter même quand ils l'appelaient si insupportablement « chef ».

Quant à sa crainte qu'on ne fil du boulangisme sans Boulanger, elleétaitjustiQée parles prétentions de ceux qui allaient tenter d'exploiter le « révisionnisme n pour leur compte, sans parler de M. Constans qui devait jouer au Napoléon civil, favorisant les réactionnaires pour en avoir l'appui.

LES ÉLECTIOKS MUNICIPALKS

Dès les premières séances, h propos d'une invalidation, M. Laguerre, avec la manière violente et in-

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