PREMIÈRES ATTAQUES
Après l'épouvantable boucherie de la semaine sanglante et la sauvage répression de l'insurrection parisienne, Tarmée quoiqu'elle lut devenue plus démocratique par son organisation nouvelle, n'inspirait que peu de sympathie à la partie de la population ouvrière toujours plus nombreuse, favorable aux idées socialistes. Cette sorte de rancune plaisait aux réactionnaires qui, comptant sur les opinions ou sentiments rétrogrades de la majorité du corps des officiers supérieurs se plaisaient à considérer l'armée comme un instrument de leur politique contre les revendications populaires.
C'était donc pour eux une amère déception de voir un général relativement jeune encore, occupant le ministère de la guerre, y attester des sentiments républicains, rompre avec les anciennes traditions, et s'efforcer de réconcilier l'armée et la démocratie. La
déception s'était accrue du sentiment qu'ils éprouvaient pour le ministre qui avait exécuté le décret excluant de Tarmée les princes delà famille d'Orléans.
Les monarchistes dont les attaques avaient décidé la presse radicale à prendre la défense du nouveau ministre de la guerre^ lui fournirent l'occasion de son premier succès oratoire à la tribune où il fît une vive sensation sur les assistants par son attitude autant que par sa parole. 11 s'agissait du déplacement d'un régiment de cavalerie caserne à Tours. Le langage simple et ferme du ministre ne ressemblait en rien à rorditîaire éloquence parlementaire; il rappelait en phrases brèves les sentences de la grande' époque révolutionnaire et semblait révéler un homme.
Battus sur le terrain parlementaire, les monarchistes eurent recours à ce qu'on appelle « les petits papiers, » en employant une fourberie bien digne d'eux.
Un ancien préfet de l'ordre moral, M. Limbourg et le fils du ministre de la monarchie, dont le nom est illustré par un procès tristement célèbre, M. Teste, firent publier dans le Journal de Bruxelles une lettre apocryphe, falsifiée, qui aurait été adressée par le colonel Boulanger au duc d'Aumale alors qu'il était placé sous ses ordres. Quand cette lettre fut publiée, le général donna, en pleine Chambre, à l'allusion qui y était faite un formel démenti qui amena une rencontre au pistolet, inoifensive d'ailleurs, avec M. de Larenty. La lettre véritable fournie par le duc d'Aunaale fut publiée par le Gaulois, organe des princes d'Orléans. Le général Boulanger fut, pour le public qui connaissait mal les faits, convaincu d'avoir nié une lettre qu'il avait écrite, alors que le démenti s'adressait à une lettre en réalité fausse, fabriquée par les agents monarchistes.
Je n'ai pas à insister sur cet incident. Mais dans
des souvenirs où la perfidie, la duplicité, les intrigues des royalistes auront tant de place, il était bon de signaler rindignité du procédé qui autorise à dire, en variant une sentence célèbre, que si la déloyauté était bannie du reste delà terre, on la retrouverait dans le cœur des orléanistes.
La publication resta d'ailleurs à peu près sans effet. Le ministre de la guerre fut alors d'autant plus excusé qu'il servait les espérances radicales. Il y eut bien pourtant quelques citoyens aimant la sincérité loyal© auxquels déplut la dénégation du ministre delà guerre, en pensant qu'il lui aurait été facile de reconnaître l'exactitude du fait et de lui donner son explication naturelle. On vient de voir que le document invoqué était apocryphe et que le général Boulanger n'en pouvait reconnaître l'exactitude.
Cette dénégation a faitcroire depuis à des habitudes de mensonge dont j'ai entendu accuser le général Boulanger par diverses personnes pour des raisons à peu près semblables, c'est-à-dire pour des dénégations de faits parfois certains. J'ai pu éprouver sa sincérité et sa loyauté dont je donnerai des preuves. Je ne les ai jamais trouvées en défaut. Seulement il aimait le secret et pratiquait la dissimulation qui est aussi nécessaire à un chef militaire qu'à un diplomate. Il ne considérait pas la négation comme un mensonge ; il n'y voyait que la nécessité du secret. Mais jamais je ne l'ai entendu faire un récit inexact quand il avait à donner un renseignement, ou à faire un aveu.
Pendant longtemps il a affirmé ne pas me connaître alors que nos relations étaient étroites, parce que cela avait été convenu entre nous, et il m'a désigné des personnes auxquelles il l'avait déclaré. Il pouvait ne pas avouer la vérité, mais il ne disait pas autre chose que la vérité. A ce propos il m'expliqua un jour d'une façon amusante Je§ trois façons, anglaise, bretonne
et galloise, de ne pas dire la vérité sans meiitir, qui sont le silence ou la négation, parler d'autre chose ou interroger au lieu de répondre.
Aussi écoutait-il plus qu'il ne parlait^ disant rarement son avis et moins encore les raisons de ses déterminations, non qu'il n'en eût pas mais parce qu'il lui plaisait de ne pas les dire.