UNE MACHINATION AVORTÉE
— Ils sont venus cinq ici, au nom du Comité, me demander de revenir en France à la veille du second tour des élections municipales, quand mon retour ne pouvait rien changer au résultat du scrutin.
« Pourquoi faire? Pour me faire condamner une seconde fois, car ceux qui ont osé me condamner, sans raison^ quand nous étions à craindre,^ auraient encore moins hésité quand nous étions battus, et quand ceux qui auraient pu rendre un peu de courage aux nôtres criaient plus fort que les autres le sauve qui peut. Revenir dans de telles conditions était insensé. Je leur ai dit : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, et ce soir je pars avec vous. »
En disant cela, le soldat s'était retrouvé.
Il parlait avec une fière sincérRé, et son attitude, dans sa simplicité, avait grand air. Il poursuivit avec une douloureuse amertume, contrastant avec sa bienveillante impassibilité ordinaire :
— Ils ne m'en ont donné aucune, parce qu'ils n'en avaient pas à me donner. Ils protestaient de leur dévouement. Laguerre, en avocat, m'a dit : « Je vous défendrai ». Ils avaient besoin de moi, pour avoir des prétextes d'agitation, pour se refaire une fortune politique et une clientèle électorale. Les royalistes voulaient mon cadavre pour se faire un tremplin; eux voulaient ma peau pour en faire une grosse caisse. Mes yeux se sont tout à coup dessillés, la vérité m'est apparue; ils se sont mis nus devant moi. Ah 1 mon ami, c'était un vilain spectacle ! Je ne croyais pas que des hommes pussent être ainsi .
Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de tristesse et de dégoût dans le ton avec lequel furent prononcées ces dernières paroles, dont j'affirme l'absolue exactitude.
Le général reprit :
— Ahl je les connais maintenant, ces politiciens, et je les connais bien, allez! Je serai peut-être encore trompé, car on peut toujours l'être. Mais je ne le serai plus par ceux-là. Et quand je dis ceux-là, je ne veux pas dire les mêmes; je veux dire tous leurs pareils.
» Pendant qu'ils me parlaient, je voyais leur plan : faire du bruit avec mon nom, apitoyer sur mes malheurs, se représenter comme mes amis et mes défenseurs^ comme inspirés par moi, alors que je ne pourrais les désavouer, étant enfermé je ne sais où, et se faire une popularité sur mon dos. C'est fini avec ceuxlà et bien fini. Si je les ménage' encore, c'est que je ne veux pas, aux yeux du public, trompé comme je l'ai été, paraître un « lâcheur ». Mais ce sont eux qui me lâcheront.
» En me quittant, ils me dirent qu'ils retournaient en France, regrettant de n'avoir pas pu me décider.
» Mais j'appris presque aussitôt qu'ils avaient frété un bateau pour aller en Angleterre^ où ils voulaient faire une tentative près de Rochefort, supposant qu'ils le convaincraient et que je serais bien forcé alors de les suivre.
» Ils devaient prendre la route de France, et, une fois au large, hors de vue, mettre le cap sur l'Angleterre. C'est ce qu'ils firent.
» Pour que Rochefort ne fût pas surpris, je lui envoyai un télégramme pour l'avertir. Il n'avait pas besoin de mon avertissement pour ne pas donner dans le piège.
» Il les reçut amicalement. Mais, dès qu'ils abordèrent le sujet de leur voyage, il leur dit : « Est-ce
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» que VOUS ^tes tenus exprès de France pour me dire » des bêtises ? »
Le général en vint enfin à la lettre que lui avait adressée Laisant au nom du Comité, et dit :
— Je veux répondre à cette lettre comme elle le mérite. Je veux dissoudre ce Comité, ou du moins je ne veux plus qu'il se serve de mon nom. Je suis plus résolu peut-être qu'il ne faut. Le premier mouvement, quoi qu'on dise, n'est pas toujours le bon. Je vous ai fait venir pour que nous examinions cela ensemble. »
Ayant regardé l'heure, il s'interrompit lui-môme pour dire : « Vous allez prendre une tasse de thé. » Et il se leva. Je l'imitai. J'étais, tant bien que mal, à peu près séché. Il me conduisit dans une salle voisine, où des dames étaient réunies, et me présenta, en disant : « Mon meilleur ami. » Les dames étaient assises autour d'une table. Il ne les nombia pas.
L'une, qu'à son âge, je devinais ê?tre la mère du général, vint me prendre les mains, en me disant :
— Vous êtes l'ami de mon flls, vous êtes le mien. Le général fut charmant, comme, d'ailleurs, je l'ai
toujours vu en ces circonstances. Jamais personne n'aurait pu deviner qu'il venait de remuer tant de tristes et amers souvenirs, ni qu'il songeait à une gi^ave résolution. Car il y songeait; je le vis dès que nous nous retrouvâmes seuls.
Combien cette apparence d'indifférence aimable ou gaie a dû tromper de gens! Quel admirable conspirateur il eût fait !
Dès que nous fûmes de nouveau seuls ensemble, il me mena à sa table :
— Voici ma réponse, dit-il, mais, avant, il faut que vous lisiez la lettre de Laisant.
Je l'avais lue dans les journaux, sans y attacher autrement d'importance. Des détails qu'il ajouta, sur
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la forme de Tenvoi et sur la publication, la caractérisaient davantage. A l'ordre du jour, assez insignifiant qu'on a lu plus haut, était jointe une lettre d'un ton dédaigneux et comminatoire de M. Laisant, viceprésident du Comité commençant piir les mots qui, dans la circonstance, étaient une impertinence : « Monsieur le Général. » Et c'est cette impertinence qui avait le plus irrité le général.
Quoique la réponse de ce dernier différât peu de celle qui a été publiée et qu'on va lire, je lui trouvais une forme un peu trop personnelle et dure. Je le fis observer au général, et, sur sop invitation, je proposai certaines corrections. Il trouvait à son tour le ton trop mou.
Enfin, on tomba d'accord sur un texte, auquel, après réflexion, le lendemain, il fit deux corrections pour des raisons très justes; et, à cette occasion^ je pus apprécier combien il avait, quand îl voulait s'en préoccuper, le sens net de ce qu'il fallait dire et des conséquences que pouvaient avoir les expressions.
Il m'avertit qu'à table, en famille, on ne parlait pas de politique; ce que je n'eusse pas fait d'ailleurs, sans y être provoqué.
Des dames que j'avais vues, et (|ui se retrouvèrent au dîner, l'une était sa mère, l'autre, madame deBonnemains; les deux autres, des parentes. 11 fut enjoué, comme s'il n'eût eu aucune préoccupation. Et pendant qu'il plaisantait, il repassait dans sa tête le texte de sa réponse.
Le lendemain il y avait réfléchi, puisqu'il fit deux corrections. Il la recopia, me donna ses instructions pour la publicité, en me recommandant bien qu'aucune communication n'en fût faite avant que j'eusse la certitude que M. Laisant l'avait reçue.
Dans son itinéraire, il avait compté sans l'inexactitude du bateau. Je ne pus prendre que le tràSp du
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matin, et être à Paris dans Taprès-midi. J'allai aussitôt à Passy chez M. Laisant. Il était dans son jardin ; un domestique à la porte m'interpella.
Je n'ai jamais posé pour Télégance; en outre, je venais de faire la traversée et le voyage en chemin de fer. Je devais être fortement fripé.
Le domestique me toisa, pritla lettre que je lui remis en la déclarant pressée. Et, avec cet air de haute protection qui est le propre des concierges de célébrités, il me dit un : « Bien, mon garçon w, digne de l'illustration de Daumier.
Ma mission était remplie. Le lendemain, les journaux publiaient le document suivant:
« Cher monsieur Laisant,
» Je vous accuse réception de Tordre du jour du Comité républicain national que vous m'avez adressé, en y joignant les réflexions qu'il m'inspire et qui me sont dictées parles faits.
» Je ne considère pas l'échec électoral de la liste de candidats élaborée par le Comité comme aussi grave que l'a dit ce dernier, pour l'idée républicaine démocratique et réformatrice dont les partisans m'ont fait l'honneur d'afBrmer sur mon nom leurs revendications et leurs espérances.
» Toutefois, je crois, comme vous, qu'il serait au moins inutile de troubler le pays par des agitations stériles ; je crois, comme vous encore, qu'il faut rendre confiance à cette foule de citoyens qui ont conservé leurs sympathies à une cause dont les circonstances m'ont fait le représentant.
» Pour ceux-là, touché de leur attachement, je demeure dévoué à une cause qui est la leur, bien certain du triomphe définitif de leurs revendications et de leurs espérances.
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» Ce triomphe, il faut savoir l'attendre du temps et de la propagande des idées ; mais je désire qu'il n'y ait plus désormais d'intermédiaire entre ces citoyens et moi, car personne ne peut, mieux qu'eux-mêmes, manifester leurs sentiments.
» La tâche du Comité dont je suis le président me semble donc terminée et je vous prie de faire connaître à nos collègues que ceux d'entre eux qui le désirent peuvent désormais consacrer un concours, qui jusqu'ici, m'avait été précieux^ aux opinions qui leur sont personnellement chères.
» Pour moi, j'ai à me recueillir, à méditer sur les leçons que contiennent les faits accomplis, et à étudier d'une façon sérieuse les questions qui intéressent le peuple laborieux, pour mieux mériter encore les sympathies qu'il m'a témoignées.
» Ce faisant, je reste le soldat de la France et celui de la démocratie, toujours prêt à les servir et adonner pour elles ma vie, si la patrie avait un jour besoin du fils qui a versé son sang pour elle.
» Recevez, cher M. Laisant, l'assurance de mon affectueux dévouement.
» Général Boulanger. »
Les chefs du Comité, tout d'abord, n'y voulurent pas croire. Ceux qui recommandaient une politique d'expectative étaient désolés que le général l'adoptât, parce qu'il no laissait pas subsister d'équivoque. Bon nombre des nouveaux députés n'étaient pas fâchés qu'on leur offrît de reprendre leur liberté et de se débarrasser ainsi de toute solidarité avec leurs collègues et prédécesseurs.
Six jours après la réception de la lettre à M. Laisant, le Comité dit National, qui avait été si funeste, prononçait sa dissolution.
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On n'en avait pourtant pas fini avec les intrigues. Va àa cette grande fortune politique puînée par leurs l^caspillagesctleurs agissements, les chefs du Confite iillaient se disputer à qui prendrait le peste.