‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 76 sur 139 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

En quittant le général, il avait été convenu que je reviendrais au plus tôt passer plusieurs jours à Jersey, pendant lesquels nous examinerions quelle conduite à l'avenir il faudrait tenir, quel plan général il faudrait suivre, sauf à les modifier suivant les circonstances. Je repartis donc de Paris presque immédiatement.

En arrivant à la villa de Saint-Brelade, située à l'exiffémité de la commune qui longe la baie du même nom, le général me conduisit à la chambre qui m'était destinée en me disant : « Vous êtes ici chez vous ».

Gomme la journée était avancée, il m'offrit de faire, le lendemain seulement, une promenade dans Tîle. On resta donc à bavarder soit dans le salon, soit au jardin.

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La villa de SaiDt-Brelade était une habilation assez

bizarre, appartenant à un marchand de curiosités de Paris, qui devait être lui-même un homme quelque piîu étrange, puisqu'il avait fait construire à grands frais, pour ne pas l'habiter, ce chôîet sur un terrain dont il n'était possesseur, suivant la coutume de Jursey, que pour vingt-sept ans, étant étranger. Il r^tvait meublé et orné d'objets curieux à des titres Lrès divers, dont l'architecte, un Français de ses amis, avait tiré le meilleur parti, ce qui en Faisait un i^iijour agréable, dont le prix de location, à raison iiiÊme de ces bizarreries, était relativement modeste. Des rosiers grimpants tapissaient les mura, presque adossés au rocher sur l'une des faces, longtemps fleuris dans cette Ile, où des plantes exotiques poussent en pleine terre, tant le climat y est doux. Le jiirdin, au lieu d'être en longueur comme tous les j^irdiES, est en hauteur, montant presque jusqu'au summet des roches, qui forment une large ceinture à l;t haie. S'y promener, c'était grimper ou descendre. Un bout de pré reliait, en pente douce, l'habitation à la plage, très longue, large et belle, faisant face aux eûtes de France.

MADAME DE B0NNEMAIN8

Je pus faire ce jour-là plus ample connaissance iLvec madame de Bonnemains, la compagne Cdèle et dévouée du général, dont je ne parlerais pas, si le drame d'Jxelles n'avait autorisé à parler sans indiscrétion d'une situation délicafe, et ne lui avait valu ce genre de célébrité faite A celles qui ont été beaucoup aimées, plus encore qu'à celles qui aimèreni beaucoup.

LE MÉMORIAL DE SAINT-BRELADE ^i5

Elle apparaissait comme une personne douce, affectueuse, un peu grave, très simple, d'un tact très délicat, sympathique, intelligente, et surtout bonne. La bonté semblait être sa qualité dominante, donnant à sa physionomie souriante une légère teinte de mélancolie.

Appartenant à une famille de marins et de militaires, elle était habituée au sacrifice et à cette sorte de fatalisme de ceux dont la vie est toujours livrée au hasard. Aussi, comme j'ai pu m'en convaincre plus tard, n'avait-elle été pour rien dans le départ de Paris. Elle n'avait pas entraîné; elle avait suivi. Si elle n'avait écouté que son intérêt de femme, elle aurait plutôt empêché ce départ. A Paris, sa liaison avec le général était secrète, et le secret lui conservait sa situation mondaine. Le départ dans les conditions où il s'effectuait était une révélation éclatante, presque scandaleuse, qui entraînait la rupture de presque toutes ses relations, la perte du genre de considération à laquelle les femmes tiennent le plus. Il la vouait non seulement au blâme de son monde, mais encore aux outrages d'adversaires sans scrupules.

Le général la consultait certainement, non pour les choses de la tactique politique, auxquelles elle restait étrangère, n'ayant h cet égard ni opinion, ni volonté, mais pour les choses où le tact et Pexpérience de la vie et du monde étaient nécessaires et dans lesquelles son avis était toujours celui d'une indulgence conciliante; si bien qu'à la très grande bonté du général s'ajoutait encore cette bonté excessive et d'un caractère presque maternel.

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