‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 79 sur 139 · TERRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

TERRE DE FRANCE

Le lendemain, nous devions faire une promenade dans l'île; il tenait à me montrer une église portant cette inscription : Edifice à louer ^ ce qui exprimait pour lui, en un fait, le vrai régime de la liberté religieuse dans un pays. « C'est là ce qu'on ne verra peut-être jamais en France, disait-il; et pourtant les Anglais sont plus religieux que les Français. »

Pour pouvoir causer plus librement, les dames prirent place dans une voiture découverte, tandis que nous deux, nous montâmes dans un buggy que le général conduisait; et, en route, il me raconta brièvement l'histoire de Jersey, écrite avec tant de verve par Auguste Vacquerie dans les Miettes de V Histoire, y joignant des renseignements sur les coutumes légales, l'administration, les revenus et la culture, qui est celle de pommes de terre précoces et du chasselas en serre. Un propriétaire de l'île, sous l'Empire, fournissait annuellement aux Tuileries pour 25,000 francs de ces raisins.

L*île de Jersey, où une chaleur printanière est entretenue par le courant chaud du gulf-stream, présente au sud, du côté qui regarde la France, Taspect dos bords méditerranéens. Les plages sur lesquelles viennent, comme sur colle de Sorrente, se dérouler lentement les flots apaisés sur un fin sable d*or, sont longues, unies, et de pente insensible.

Au nord, en face : Guernesey et l'Angleterre ; Taspect est tout différent. La roche y est chauve, abrupte, à pic, battue furieusement par les vagues, avec ce bruit qui ressemble à la rumeur de la colère des choses. Au centre, les paysages qui se déroulent, sur un terrain onduleux, sont ceux de la verte Erin, de la Suisse sans ses glaciers, de notre Poitou, mais avec plus d*intensité végétale encore.

Gomme j'admirais , le général me dit, avec une sorte de fierté dans laquelle il cherchait une consolation : « G'est de la terre française! » On sait que, en effet, Jersey est un des restes des côtes heustriennes, submergées dans un cataclysme.

Le spectacle de cette nature printanière et luxuriante était si enchanteur, qu'à un moment je dis au général : « Je ne vous plains plus ; vous habitez le paradis! »

— Si, plaignez-moi, répondit-il en me prenant la main; ce n'en est pas moins l'exil, et le paradis luimôme n'est pas la France!

Gette France, comme il l'aimait! Gomme d'ailleurs il a aimé tout ce qui était l'objet de son affection : patrie, peuple, soldats, paysans, compagne et amis! 11 aima. Là fut le secret de sa popularité et peut-être aussi celui de sa destinée.

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