LE PROBLEME SOCIAL
J'avais commencé depuis quelque lemps tout exprès pour le général auquel je l'envoyais par chapitres, une étude sommaire mais complète, ayant pour titre Le Problème social^ indiquant assez la nature et Tobjet de Touvrage formant un très gros volume.
C'eût été imposer à Tex-ministre de la guerre ua travail trop pénible, long et peu efficace que de lui indiquer plus de cent volumes dans lesquels les divers aspects de la question sont traités. J'avais cru mieux faire de lui donner un résumé des termes mômes du problème en indiquant quelle réorganisation pouvait être accomplie d'une manière positive, pratique, sans convulsions ni bouleversements, en employant des solutions expérimentées du passé ou du présent.
Il avait déjà plusieurs chapitres de ce Problème so^ cial dont il parle dans sa correspondance, les attendant impatiemment. Il m'en avait bien fait des compliments; mais je craignais qu'il ne les eût faits par amabihté, et je préfère les observations aux éloges.
Je lui demandai donc, puisque nous avions le temps de causer, quelles observations il avait à faire.
— Aucune, répondit-il.
— Ce n'est pas assez. Vous allez me faire croire que vous n'avez pas lu.
— Si, et avec beaucoup d'attention et d'intérêt. Quand vous m'avez annoncé que vous alliez faire et m'envoyer ce travail, comme je comprenais la nécessité d'étudier et de connaître ces questions, je vous avoue que je me suis dit : a Mon ami, tu ne vas pas t'amuser; mais il le faut. » Je croyais que ce serait très aride. Quand j'ai lu, j'ai trouvé ça aussi intéres-
sant qu'un roman. C'est très clair; et vraiment, je ne vois aucune observation à faire. J'ai toujours attaché plus d'importance aux questions sociales qu'aux questions politiques. J'avais pensé à beaucoup de choses dont vous parlez, h d'autres, moins, et je me suis aperçu en vous lisant que j'en savais plus et que j'étais plus socialiste que ceux qui étaient autour de moi et qui prétendaient l'être. »
Je n'invente rien, pas un mot. Qu'il s'agisse d'un travail de moi, qui n'est, d'ailleurs, qu'un résumé, ou du travail d'un autre, il importe peu. Mais que pense-t-on de cet homme qui, à cinquante-deux ans, ayant été chef de corps et ministre de la guerre, dont le cerveau était déjà rempli de toutes les connaissances spéciales, techniques — et Dieu sait s'il en faut — nécessaires au grand commendement, se remet patiemment, comme un écolier, à l'étude de la sociologie. Tune des sciences les plus compliquées qu'il y ait^ alors que ceux qui font profession de légiférer sur celte matière, l'ignorent?
Parce fait, on peut juger comme auraient été écoutés MM. Laguerre, Laisant, et ceux qui entraînèrent le général Boulanger dans la politique, s'ils étaient venus lui dire :
— Général, vous êtes peut-être le meilleur, même le seul ministre de la guerre que la France puisse avoir. C'est déjà beaucoup. Mais il vous manque la connaissance de la politique et celle des questions sociales, devenues en ce temps les plus importantes. Profitez des loisirs que vous donne votre internement à Clermontpour acquérir l'une et l'autre. Nous ferons tous nos efforts pour vous y aider, et quand l'heure reviendra pour vous d'être ramené au pouvoir, vous pourrez prétendre à la direction des affaires et opérer des réformes non plus seulement militaires, mais sociales.
Si ceux qui furent ses funestes conseillers lui avaient tenu ce langage, celui qui repose au cimetière d'Ixelles serait encore vivant; la France aurait parmi ses défenseurs le soldat qui avait su réveiller son enthou-^ siasme et son espérance, et peut-être Tère de la rénovation sociale serait-elle ouverte pour elle.
Ah ! comme je les maudis ces hommes, avec toute Tamertume des. regrets de Tamitié et le désespoir du' socialiste et du patriote! Et le pays n*aura jamais assez de malédictions pour ceux qui ont entraîné dans leur fange d'intrigues, ce Duguesclin» de la même race que l'autre, qui pouvait lui rendre ses provinces perdues et mener le peuple à la conquête de la Terre promise!