GUERRE IMPIE ET GUERRE LEGITIME
C'est en causant de ces questions sociales qu'il me dit son opinion sur la grève de Decazeville, que j'ai citée dans la première partie de cet ouvrage. Nous fûmes ainsi amenés à parler de l'insurrection du 18 Mars, dont je lui expliquai sommairement les cau^ ses multiples et le caractère, en lui disant quel rôle j'y avais joué.
En l'entretenant de la lutte des derniers jours, je lui avais raconté comment, marchant seul, en éclaireur, j'avais rencontré au coin de la rue Vavin, les troupes versaillaises, suivant le boulevard Montparnasse, disposées en tirailleurs, rasant les maisons, et commandées certainement par un chef prudent; et je m'interrompis tout à coup pour lui dire :
— Mais c'est vous qui commandiez là 1 Si vous m'aviez fait fusiller ce jour-là, vous auriez fait un' beau coup. ^
— Oui, c'était moi, répondit-il. Je vous écoutais avec attention à cause de cela, et tout ce que vous dites est exact. Mais je ne vous aurais pas tait fusiller, parce que je n'ai fait fusiller personne.
Parlant de ce pénible sujet, il ajouta : « Que voulez, vous; mon ami; je croyais ce qu'on disait, que les insurgés étaient un ramassis de malfaiteurs. J'ai toujours été partisan de la légalité, et c'était mon devoir de soldat de défendre la représentation nationale. Je croyais bien faire à ce moment-là. Je ne savais pas ce que c'était que les parlementaires. Et dire que je me suis battu et fait blesser pour eux! Aussi, depuis ce moment, j'ai horreur de la guerre civile. »
Plus tard, dans les derniers temps, à Bruxelles, à propos, je crois, de l'épouvantable énormité des nouveaux moyens de destruction, il en vint à me dire :
— Maintenant que je n'y suis plus, il faut avouer que c'est bien bête, la guerre!
— Il y a pourtant une guerre nécessaire, légitime, presque sainte, luirépliquai-je. C'est la guerre civile, parce qu'elle est le seul moyen pour le peuple de défendre son droit et de se faire rendre justice.
— Philosophiquement, vous avez peut-être raison, reprit le général. Néanmoins, c'est bien horrible de penser que ceux que l'on combat sont des concitoyens.
» Je me souviens toujours de l'état dans lequel j'ai retrouvé des endroits où j'avais passé, des cafés où j'étais allé autrefois et qui étaient saccagés, et cela dans notre, pays, à Paris même. Non, la guerre civile est une chose affreuse et je n'aurais jamais voulu la revoir.
A Tenez, nous opérions pendant la Commune dans le quartier du Panthéon; les insurgés, du haut du monument et des maisons, nous assaillaient d'un feu plongeant; le capitaine T..., que vous connaissez, qui
était à côté de moi, reçut une balle dans la tète ; c*est là où il a perdu l'œil. Les soldats, furieux, fouillèrent la maison d'où partaient les coups de fusil et prirent un ouvrier. Ils lui demandèrent si c'était lui qui avait tiré. Est-ce que Timbécile ne répondit pas out? Ils le fusillèrent. Je ne pouvais pourtant pas les en empêcher! Je vous assure que je plaignais ce pauvre diable, qui était un Français. Et j'aurais mieux aimé que ce fût un Prussien. Je ne dis pas que ça ne m'aurait rien fait, mais ça *m'aurait fait moins. »
Un de ceux qui étaient officiers sous ses ordres à ce moment, m'a raconté que, étant entré dans une des cours martiales qui après la bataille, fonctionnaient dans plusieurs quartiers de Paris et ayant vu là des femmes et des enfants qui allaient être exécutés, il s'emporta et reprocha durement aux officiers de cette cour martiale le métier de bourreaux qu'ils pratiquaient, ce qui n'a pas empêché les journalistes à la solde des civils qui alors faisaient fusiller, de l'accuser d'avoir participé à ces représailles qu'il réprouvait et qu'ordonnaient les Jules Favre, les Picard, les Jules Ferry et les Jules Simon. .
Ayant eu l'occasion de me parler un jour de l'amiral Goujard, le général, qui l'avait connu au Tonkin, m'exprima toute l'antipathie qu'il lui inspirait à raison de sa conduite envers les indigènes et les vaincus.
— Il me répugnait, ajouta le général, parce qu'il était'sanguinairc.
Comme nous rentrions, après quatre heures de cette causerie et de promenade dans l'île, il me dit :
— Il faudra pourtant parler de ce que nous allons faire.
Mais l'entretien à cet égard, devant être long, fut remis au lendemain.