PLAN DE CAMPAGNE
Je suis noctambule, travaillant jusqu'à une heure avancée de la nuit, et conséquemment peu matinal. Il le savait. A neuf heures, il venait, alors que j'étais encore couché, se promenant à travers ma chambre tout en bavardant ou s' asseyant au pied de mon lit. En veston du matin, sans cravate, il n'en avait pas moins une tenue d'une irréprochable correction. '^^
On a dit qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Il faisait mentir le dicton, car pour son valet de chambre il aurait toujours été le général Boulanger. Il aurait été impossible de faire son portrait, comme on dit, en pantoufles, parce qu'il n'y était jamais même lorsqu'il les avait aux pieds.
Le lendemain donc, pour être à l'aise, nous descendîmes sur la plage à quelques pas du chalet. C*était l'heure de la marée basse, et nous avions devant nous une grande étendue de sable à la surface élastique et résistante comme l'asphalte des boulevards, et par delà, la grande nappe verte miroitante, tachetée de points blancs — qui est la mer.
Je demande pardon au lecteur de me mettre en scène autrement que comme narrateur et témoin. Mais, pour la compréhension de ce qui doit suivre, comme de la correspondance, je suis bien forcé d'exposer, aussi sommairement que possible, avec les arguments invoqués, le plan de conduite que je proposai. Tout ce que je vais dire est attesté par les lettres du général, dont certaines expressions seraient plus qu'obscures, inexplicables, sans ce récit, qui leur donne un sens.
t— Je vous ai écrit que tout n'était pas perdu, dis-
M^^Wf^^
je au général (je Tavais écril quelques semaines avant, en effet), parce que depuis Napoléon, il n'y a pas eu, à part M. de Bismarck et Gambetta, de nom qui ait eu autant de retentissement que le vôtre, qui soit descendu au plus profond des couches populaires; et parce que dans les dernières élections générales, il vous restait encore, à en croire les scrutins, malgré tout, malgré la pression, malgré les fautes et le juste dégoût qu'inspirait la bande, un million et demi do partisans. Ce n'est pas assez pour sortir triomphant d'un plébiscite impossible, qui ne se fera pas. C'est assez pour provoquer, à un moment donné, une grande agitation, pour acquérir l'autorité morale^ pour se venger de ses ennemis, et prendre une revanche sur la destinée.
» A supposer qu'on ne sauve pas autre chose 'de la défaite subie, il y a du moins à sauver l'honneur. Et pour l'honneur, il faut prouver par vos idées et votre conduite, ce que je sais, moi : que vous n'avez pas mérité les accusations dont vous êtes l'objet, que ' vous étiez vraiment républicain, que vous vouliez la grandeur de notre patrie, et non pas les satisfactions ' d'une dictature ou du pouvoir personnel; et que, enfln, vous no méritez pas l'épithète dont se servent envers vous de prétendus amis, et contre laquelle proteste tout votre passé militaire.
» En ce moment, il n'y a rien à faire qu'à savoir attendre, ce qui est parfois la chose la plus difficile, étudier et vous préparer de façon à être toujours prêt à saisir l'occasion, à quelque moment qu'elle se présente. Les déclarations que vous pourriez faire ne seraient pas écoutées; il faut qu'elles aient pour commentaires votre conduite, vos actes, à partir de ce jour. Soyez sûr qu'insensiblement, avec le temps, la force de l'exemple triomphera, que les préventions se dissiperont et que l'opinion publique, dont la jus-
tice peut être tardive, mais prévaut toujours, finira , par juger sévèrement, vos accusateurs et vos juges, et par vous être favorable.
» En politique, je vous l'ai déjà dit, c'est l'arme même dont les adversaires se sont servis qu'il faut retourner contre eux-mêmes. Q'est l'histoire du fort par lequel on a été mitraillé et par lequel on mitraille à son tour quand on a pu s'y introduire. L'arme dont on s'est servi contre vous, c'est le procès de la Haute-Cour. Vos ennemis croient vous tenir avec lui : c'est vous qui les tenez.
» En demander aujourd'hui la révision serait pure folie. Vous seriez condamné de nouveau sans débats, comme une cour martiale fait fusiller. Il ne faut même pas qu'on en parle. Il y aura toujours un moment, dans les quatre ans qui vont suivre, et le plus tard sera le mieux, où les coalisés d'hier se diviseront, où des indiscrétions auront été commises, où une partie des parlementaires se seront déconsidérés, où des hostilités se seront élevées avec le Sénat; c'est alors qu'il faudra venir et dire :
« Je crois le moment arrivé de réviser mon pro- » ces, si vous le voulez bien, hommes justes et intè- » grès. Seulement, s'il est vrai qu'il y ait eu des con- » eussions et des complots, je veux, comme c'est mon » droit, que tous ceux qui y ont participé, comparais- » sent avec moi au banc des accusés. »
» Vous verrez alors l' effarement. A gauche comme à droite, on n'aura plus qu'un souci, ce sera d'empêcher le scandale, et de trouver un ingénieux moyen d'annuler le procès pour n'avoir pas à y revenir.
» Il est bien incontestable, et je dois bien avoir la franchise de vous l'avouer, que votre départ de Paris vous a fait perdre quelque chose de l'estime du peuple, qu'il faut reconquérir. Il faudra donc effacer le souvenir de ce départ par un retour qu'il faudra effec-
tuer au moment gpportun, quand il sera de nature à émouvoir fortement l'opinion publique, soit àlastapéBer ou à Félectriser par ce coup d'audace.
)> Je ne crois pas que rien de tout cela soit possible de longtemps. J'estime aujourd'hui, sauf à tenir com|)te des circonstances, qu'il ne faudra agir que dans deux ans, à peu près vers ce moment, six mois avant les élections, alors que les convoitises électorales divisent les partis, et que les citoyens se reprennent à s'occuper de politique, et aBn que l'émotion causée ne s'éteigne pas.
» En attendant il faut agir près de vos amis pour qu'on cesse toute politique tapageuse et personnelle ; pour qu'on laisse les adversaires s'endormir dans une fausse sécurité, et pour qu'on ne persiste plus à vous représenter comme un futur dictateur, pour qu'on en finisse môme avec des cris de : Vive Boulanger! qui n'avancent à rien et ne servent qu'à effrayer de sincères républicains.