‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 87 sur 139 · LES 300,000 FRANCS DE M. CLEMENCEAU · texte numérisé non relu

LES 300,000 FRANCS DE M. CLEMENCEAU

Le général était bon, je ne saurais trop le répéter, plus qu'on ne peut supposer que le soit un homme de guerre ; sincère, et juste, même pour ceux qui s'étaient faits ses ennemis — et les pires.

On va le voir par le trait suivant. J'avais entendu raconter uae tentative d'emprunt de 300,000 francs, faite par M. Clemenceau, ayant donné lieu à une lettre quelque peu dure de refus, qui aurait déterminé l'attitude hostile prise brusquement par celui qui, après avoir été l'un des familiers du général, fut avec M. Reinach, de son propre aveu, Tinstigateur du « tribunal révolutionnaire », pour employer sa propre expression.

J'interrogeai à ce sujet le général. Et, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple du monde, il me fit le récit :

— Comme dans tout ce qu'on raconte, il y a du vrai et du faux. Ce qui est la vérité, c'est que Clemenceau, alors membre de la commission du budget, et que je voyais assez souvent, vint un jour au ministère, et me demanda si je ne connaîtrais pas quelqu'un qui pût lui prêter 500,000 francs, dont il avait un besoin pressant, et pour lesquels il donnerait des garanties.

))Je lui répondis : « Mais, mon cher Clemenceau, je ne connais pas de banquiers. Seulement, si vos garanties sont bonnes, mon ami Dillon, qui est dans les affaires, et qui remue de grosses sommes, pourra peut-être vous trouver cela. Voulez-vous que je lui en parle ?

)> Le lendemain ou le surlendemain, il vint me dire qu'il avait pu faire 200,000 fr., qu'il ne lui en fallait plus que 300,000, en répétant qu'il offrait de sérieuses

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garanties. Je lui dis que je ne pouvais les juger, ne m'y connaissant pas, et que je parlerais de son affaire à Dillon, ce que je fis, je crois bien, le jour même, en le priant de s'en occuper, s'il était possible. Il n'en fut plus question avec Clemenceau. Trois ou quatre jours après, je revoyais Dillon, à qui je demandai ce qu'il avait pu faire et qui me répondit : « Rien; il n'y » avait pas de garanties. Ton ami Clemenceau est » un fumiste, » Et je n'ai plus entendu parler de cette affaire. »

On avouera bien que le général aurait pu mettre plus de malveillance dans ce récit, dont je garantis l'exactitude presque sténographique, et qui n'en contenait pas plus dans le ton que dans les expressions. Quant à l'opinion de M. Dillon, le général la répétait sans l'endosser, puisqu'il ignorait de quelle affaire il s'agissait, et quelles garanties M. Clemenceau pouvait offrir.

Cette démarche sans effet pouvait n'obliger ce dernier à aucune reconnaissance. Mais il connaissait assez le général pour savoir qu'il était incapable de concussion, et pour savoir aussi qu'il ne complotait pas contre la République, et ne visait pas au césarisme.

J'ignore, comme le général, ce que valaient les garanties offertes. Mais je ne puis m'empôcher de regretter que M. Dillon les ait considérées avec tant de dédain; car s'il les avait trouvées suffisantes, celui qui les offrait n'aurait pu, après ce service rendu, se coaliser avec MM. Rouvier et de Mackau pour renverser le ministère radical, ni s'associer à M. Reinach pour livrer le général à la Haute-Cour.

Quand cette anecdote fut publiée dans le Matin, M. Clemenceau, alors déjà mis mal à l'aise par les révélations survenues au cours de l'enquête et du procès sur le Panama, répondit dans son journal la Justice par la note suivante que l'impartialité me fait un de-

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'voir de reproduire, d'autant plus que sous la forme d'une dénégation elle contient un aveu :

M. Pierre Denis raconte que j'ai demandé au général Boulanfçer 500,000 francs, puis 300,000,, qu'il m'a refusés par une lettre très dure.

C'est un beau mensonge de plus.

Au temps où M. Boulanger était ininistre de la guerre, bien longtemps avant le boulangisme, un député, que je pourrais nommer, dit à deux reprises différentes, à mon secrétaire, M. Rouanet, que M. Dillonse mettrait à ma disposition pour me fournir une somme importante si j'en avais besoin pour mon journal. Je ne donnai pas suite à cette ouverture. Quelques jours après, M. Boulanger me fit directement la même proposition et me proposa d'amener chez moi M. Dillon dont je n'avais jamais entendu parler auparavant.

Deux ou trois jours plus tard, le général Boulanger vint me voir, accompagné de M. Dillon, qui se mit à ma disposition avec une extrême bonne grâce. Je le remerciai de sa proposition et lui dis que j'examinerais la question. 11 revint à quelque temps de là et je l'informai que j'avais renoncé à la combinaison.

Voilà donc un beau mensonge de plus !

Je n'ajouterai pas de longs commentaires à cette note dont l'invraisemblance est vraiment trop évidente. Ce n'ajamais été un secret que le général Boulanger n'avait pas ce qu'on appelle une fortune, et c'est môme pour cela que les coalisés du club de la rue Cadet ont dqmandé avec tant d'ironique insistance d'où lui venait l'argent. Il ne pouvait donc offrir à M. Clemenceau, pour son journal, une somme importante qu'il n^avait pas. En outre, il n'est pas besoin de connaître M. Dillon pour trouver extraordinaire qu'il aille, môme avec le général Boulanger, offrira un dépiiié qu'il ne connaissait pas et qui jamais n'avait

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eolendu parler de lui, une forte somme. Uuaad on connallM. Dillon, son passé el son caractère, la chose devient impossible.

Ka terminant, M. Clemenceau prétend qu'il refusa en inFormanl M. Dillon « qu'il avait renoncé à la combinaison. » De quelle combinaison parle-l-il? Il y en avait donc une ? Que1> était-elle? Pour qu'il put informer M. Dillon, accompagné du général, qu'il renonçait à celte combinaison, il fallait qu'il les eût informés de son existence et qu'il eût formé une combinaison pour y pouvoir renoncer. Là est l'aveu, et le lecteur pourra juger entre les deux versions laquelle est vraisemblable et laquelle est mensongôre.

Quand on sait, comme l'ont appris les débats du Panama, quo c'est & cette époque que M. Clemenceau faisait escompter pour une somme à peu près pareille à celle en question le papier de la Justice par M. Cornélius Herz, on peut supposer quel était le genre-de garanties qu'il avait h offrir, et il ne faut qu'un bon sens très ordinaire pour comprendre qu'il est plus probable que M. Clemenceau, connaissant les besoins de son journal, cherchait le moyen d'y satisfaire, qu'il o'est probable que le général Boulanger, ministre de la guerre, avait deviné comme un sorcier, ces besoins et offrait pour y faire face 300,000 fr. qu'il n'avait pas.

J'ai répondu dans le Malin à la note de M. Clemenceau en présentant ces observations et quelques autres et j'ai dû constater qu'il netenaltpas àcontinuer la conversation.

BARNOM ÉCONDUIT

Quelque temps avant, on m'avait également raconté qu'un million avait été offert au général pour

aller faire des conférences en Amérique, La lettre de M. Naquet plus haut citée, et que je lus à ce moment me rappela ce racontar; je demandai donc ce qu'il signifiait.

— En effet, me dit le général, après les élections législatives, un monsieur très correct, représentant ou correspondant d'agence américaine, vint ici et m'offrit 500,000 francs pour aller faire des conférences sur les sujets qui me plairaient en Amérique, où, disait-il, j'avais laissé de sympathiques souvenirs.

» Mon intention n'était pas d'accepter. Pourtant j'étais curieux de savoir jusqu'où on irait. Je répondis que, si l'on m'offrait un million et les frais de voyage, je verrais. La personne dit qu'elle n'avait pas mandat d'aller jusqu'à ce chiffre, qu'elle allait télégraphier en Amérique, et qu'elle me donnerait laréponse quand elle l'aurait reçue.

» Quelques jours après, ce monsieur m'annonça que mes conditions étaient acceptées. Je demandai à réfléchir encore. Bien entendu, je ne répondis pas; et, depuis, je n'en ai plus entendu parier. Je serais allé volontiers au Portugal, si le conflit ne s'élait sitôt apaisé, puisque j'aurais pu y appliquer mes connaissances militaires. Mais je ne serais pas allé en Amérique faire des conférences, n'étant pas conférencier, pour me donner en exhibition. »

J^avoue que je reprochai au général de n'avoir pas accepté, non seulement à cause du million, mais parce qu'il eût été intéressant qu'il dît en Amérique ce qu'il avait dit en France sur nos institutions, nos préjugés, les réformes à accomplir, et que les succès qu'il aurait eus là-bas, auraient eu du retentissement en France.

Il convint qu'il y avait là un avantage. Mais ce qu'il aurait fait pour servir une politique, il ne l'aurait pas

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fait étant payé, fût-ce un million. Combien de gens pensent tout le cpntraire I

Des exhibitions : parbleu I il en avait eu, dans sa mission lors de la célébration du Centenaire, lorsque dans les réceptions ouvertes, il voyait défiler devant lui les négociants do la ville, qui^ après les shake band dont il avait le soir le bras démanché, lui disaient : <( Je suis M. un tel qui vaut tant. » Mais c'était sa mission de s*exhiber. I) parlait couramment l'anglais, et il avait prononcé des allocutions un peu partout, dans les écoles, dans les banquets : mais il parlait au nom de la France. « Je ne ferai jamais rien pour de l'argent », répétait-il. Et il n'en voulut pas démordre.

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