LES GRANDES MANŒUVRES
Le nouveau ministre de la guerre se préoccupait naturellement des grandes manœuvres dans lesquelles s'expérimentait notre organisation militaire. Rompant en cette matière comme en tant d'autres avec les anciennes traditions, il voulut que l'expérience iût sincère, qu'elle donnât dans toute la mesure du possible la représentation de la guerre avec ses imprévus et ses surprises. Dans l'une de ses lettres il me le rappelle, en disant qu'il avait installé au ministère un cabinet dit de la guerre où lui parvenaient les dépêches, où il suivait les opérations des grandes manœuvres sur la carte et d'où il expédiait des ordres pour « brouiller » les thèmes^ c'est son expression, afin d'exciter l'initiative des chefs de corps et de savoir comment ils se tireraient des difficultés inopinées qu'il faisait surgir.
Dans un article de la Vie parisienne^ un ancien élève de Saint-Cyr, de ceux qui eurent le général Boulanger pour instructeur, tout en exprimant Tadmi-
ration^ la confiance et le respect qu'il inspirait aux jeunes gens, futurs officiers sous ses ordres, a raconté que là déjà il se plaisait dans les exercices à changer brusquement, à « brouiller » Tordre des grades. Ses adversaires ou détracteurs en ont conclu qu'il était un « brouillon », alors qu'il était juste le contraire, et que, aussi bien dans l'instruction de Saint-Cyr que dans les grandes manœuvres, il voulait que les officiers et les commandants de corps fussent en garde contre tous les hasards de la guerre, dans laquelle la mort ne lient compte d'aucun thème ni d'aucun ordre et ne respecte aucun grade. Aussi aimait-il, à quelque rang qu'ils fussent, ceux qu'on appelle des « débrouillards, » c'est-à-dire ceux qu'aucune difficulté n'étonne et qui songent bien plus à la surmonter qu'à s'en plaindre.
C'est dans ces conditions que furent exécutées les grandes manœuvres de i887. Le ministre delà guerre qui était allé assister à la revue générale clôturant celles du 18® corps, prononça à Gornac (Gironde) un discours dans lequel en termes chaleureux il préconisait l'offensive comme la tactique propre aux soldats français.
Ce discours retentit non seulement en France mais encore au dehors comme un fier et sonore coup de clairon sonnant la charge. On s'en émut au-delà de la frontière. L'armée, déjà reconnaissante envers le ministre de la guerre de ce qu'il avait fait pour améliorer sa condition, fut électrisée. Les espérances patriotiques endormies depuis la mort de^ Gambetta dont la parole avait su les entretenir se réveillèrent brusquement;, gagnant tout lo pays.
M. de Freycinet, président du conseil^ ému de l'é- DQOtion que ce discours du ministre de la guerre avait provoquée à l'étranger et tout particulièrement de Tautre côté du Rhin, invita son collègue à le venir
trouver^ avec Tintention de lui demander sa démission.
Le général Boulanger déféra au désir du président du conseil et dans un entretien de deux heures, il expliqua si bien le sens et la portée de son discours sur Toffonsive^ la conduite qu'il croyait bon de tenir pour s'épargner la guerre tout en conservant une attitude ferme et fière, que non seulement M. de Preycinet ne songea plus à lui demander sa démission, mais encore le considéra comme le meilleur ministre de la guerre qu'on pût avoir.
Ce fait prouve bien que le général Boulanger n'était pas le fantoche qu'on s'esl plu à imaginer depuis et qu'il a paru être quand il fut entouré d'une bande de politiciens vulgaires agissant en son nom.
Quand on connaît M. de i?reycinet, il faut bien s'avouer qu'il fallait que le général Boulanger fût un bon diplomate et qu'il eût un sérieux sens politique pour convaincre cet interlocuteur qui acceptait une part de responsabilité dans le langage et la conduite du ministre de la guerre du moment où après ses explications, il le conservait comme collègue ministériel. Seulement la politique que comprenaitle général Boulanger était celle qu'on peut appeler la grande, celle des ministres anglais plaçant l'intérêt du pays avant toute autre considération^ et non pas celle des politiciens plus ou moins parlementaires dont il ignorait les calculs et dans laquelle il apportait une naïveté d'enfant.