‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 93 sur 139 · LE PRINCE ET LE BANQUIER · texte numérisé non relu

LE PRINCE ET LE BANQUIER

J'ai déjà fait remarquer dans une note, que madame la duchesse d'Uzès, dans l'interview publiée par le XIX^ Siècle, avait confirmé les assertions du général sur ce point, en racontant que M. de Rothschild, à qui l'on s'était adressé, avait donné, mais « à l'autre côté ))^ c'est-à-dire aux protecteurs des candidatures gouvernementales, tout comme Panama.

Puisque j'ai abordé cette question, autant vaut la vider immédiatement. Et je crois ne pouvoir mieux le faire qu'en reproduisant cette lettre :

« Mardi matin, 21 octobre.

» Mon cher ami,

» Ayant une occasion sûre pour vous faire parvenir cette lettre après-demain, et bien que je vous aie écrit avant-hier, je veux vous donner un détail qui vous prouvera que les Coulisses du Boulangisme ont bien été écrites pour les orléanistes. Je sais que déjà vous ne l'ignorez pas ; mais il est toujours bon d'avoir des preuves.

» A la fin de l'article de samedi dernier, M. Mermeix dit que le marquis de Beauvoir alla trouver le comte de Paris à Londres; qu'il lui représenta que la caisse royaliste était vide; qu'il fallait financer ferme si l'on voulait avoir des élections favorables; et qu'enfin, après bien des hésitations, il obtint que le comte de Paris s'inscrivît pour 2,500,000 francs en tête d'une liste de souscription. Ce « royal exemple » fut suivi et on récolta cinq millions.

» Eh bien! il n'y a pas un mot de vrai dans ce récit fantaisiste. Les cinq millions dont se composait la caisse des Droites ont été fournis par le baron Hirsch : ce sont les membres les plus autorisés de la Droite qui me Tont avoué. Le comte de Paris n'a pas fourni un sou et les demandes d'argent faites par la voie des journaux n*ont presque rien produit. On fit appel à Hirsch, que Ton flatta beaucoup, à qui l'on promit monts et merveilles, et qui consentit à se laisser arracher cette dent.

» Mais la façon dont avaient été arrangées les Coulisses du Boulangisme ne faisait pas l'affaire du comte de Paris. La duchesse avait donné trois millions, et lui rien. C'était ce que l'on répétait sur tous les tons. Il fît, avant son départ pour l'Amérique, faire de sérieuses représentations à la duchesse qui promit, avec le concours de Laguerre et des autres, qu'avant la fin de l'œuvre on arrangerait cela. Et voilà qui est fait grâce à un nouveau mensonge.

» Quant à ce malheureux Hirsch, il ne peut rien dire. On Ta prévenu que s'il disait un mot, on le ferait expulser, puisqu'il est étranger.

» Vous ferez, mon cher ami, ce que vous jugerez bon de ce renseignement. Peut-être penserez-vous devoir en user. Dans tous les cas, si vous n'étiez pas au courant, j'ai tenu à vous y mettre, et à soulever un coin du voile qui recouvre cette machination, qui

n*a que deux buts : me tuer et préparer la place au comte de Paris, surtout au petit duc d'Orléans.

» Je pense avoir une lettre de vous aujourd'hui ou demain^ et je vous serre fraternellement la main.

» Général Boulanger. »

Après la lecture de cette lettre, on devine quel motif d'ordre non politique, n'ayant rien de « sentimental, » suivant l'expression de M. Laguerre, inspirait les auteurs des Coulisses. 11 s'agissait bien, comme le dit le général, de préparer la place au petit duc d'Orléans, qui venait de se livrer à son escapade de conscrit; mais aussi de faire rembourser par le comte de Paris tout ou partie des fonds avancés par le baron Hirsch, et dévorés par les candidats des deux Comités.

Je tiens d'une information très certaine que, en ce qui concerne les questions d'argent et l'entrevue du comte de Paris et du général, les renseignements furent fournis à l'auteur des Coulisses pour qu'il les arrangeât, non pas par la personne à laquelle le général les attribua parce que seule elle aurait pu les fournir exactement, mais bien par M. de Breteuil.

Je pense que le lecteur comprendra maintenant toute la haine ou tout au moins le mépris que je professe pour la politique, pour ceux qui en font et pour ceux qui en vivent.

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