‹ Le mémorial des vicissitudes et des progrès de la langue française en Canada [microforme]Chapitre 2 sur 12 · ENS · texte numérisé non relu

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La Mère de l’Incarnation a dit, ce que Charlevoix a répété dans les mêmes termes :

“ Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue : on ne remarque même ici aucun accent.”

Quoiqu'il y ait ici un mélange de toutes les Provinces de Fraace, on ne saurait distinguer le parler d'aucune d'elles dans les Canadiennes, dit des dames l’annaliste Bacqueville de La Poterie.

Il n’est pas plus éclatante preuve de cette absence de tout accent vicieux que ce qu’ajoutait l’abbé D’Olivet.

On peut envoyer un opéra en Canada et il sera chanté à Québec, note pour note, et sur le même ton qu'à Paris ; mais on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Bordeaux ou à Montpellier et faire qu’elle y soit prononcée syllabe pour syllabe comme à la Cour *,

Le Sieur Franquet, commissaire du Roi, qui assistait à l'alliance de Monsieur Tarieu de Lanaudière arec Demoiselle LeMoyne de Longueil, écrivait en France :

Les femmes sont de figure jolie : elles ont la démarche gracieuse et posent bien. ? Elles ont généralement beaucoup d'esprit et parlent un français épuré, sans le moindre accent. Polies, enjouées, elles ont une conversation agréable.

Et si l’on n'était point encore convaincu, nous ne pourrions mieux faire, sans doute que de donner pour arbitre à tous ces témoins graves le savant voyageur suédois Kalm, contemporain

* Un Sieur de Mareuil donna des représentations théâtrales à Québec sous le comte de Frontenac; bien plus, si l’on en croit Isidore Lebrun, Lescarbot avait fait j “a à Port-Royal de V'Acadie, 6 Le Triomphe de Neptume.” Un chœur de

Trito it le char du dieu en célébrant la Cor À de Henri IV. Des sauvages débitaient des tirades dont la mythologie avait fait les frais.

æ ee 7 Le du Comte de La Galissonière: Kalm n’a pu

complotter avec eux pour tromper la postérité !

Les dames et demoiselles du Canada, et particulièrement celles de Montréal, sont très-portées à rire des fautes que font les étrangers en parlant. En Canada, la langue française n’est guère parlée que par les Français, car il y a rarement des étrangers, et les Sauvages, naturellement trop fiers pour apprendre la langue des Français, obligent ceux-ci à apprendre la leur. Il suit de là que les dames, en Canada, ne peuvent rien entendre de peu commun sans en rire.

Mais tout d’abord, une difficulté s'offre à l’esprit fort naturellement, —aux esprits, particulièrement, qui se piquent de disquisition : si la lecture des relations de Jacques Cartier n’est point désagréable; si notre patriarche Pierre Boucher écrit purement, encore bien qu’avec simplicité; et s’il ne manque à la Mère de Y'Incarnation que d’avoir écrit un peu plus tôt pour disputer à Pascal ia gloire d’avoir fixé la langue,—les chroniques des supérieurs Dollier de Casson et de Belmont sont-elles des écrits bien polis—couchés en style qui nous offre quelque pureté ?.... Les PP. Jésuites font-ils beaucoup mieux dans leurs relations annuelles ?... Lisez encore le projet de règlement du célèbre Talon pour le gouvernement du pays: quel archaïisme dans la forme!.... et il ne faut guère s’en étonner, puisque en Europe même, les Provinciales et les écrits sortis du Port- Royal venaient seulement de former le langage.

. On se dit cependant: comment la langue parlée, qui est naturellement moins soignée et

où l’on se garde moins, pouvait-elle être d’une si grande pureté, quand la langue écrite en décélait si peu, et que l’ortographe elle-même, qui fait été ent la prononciation, sinon toujours, était dépourvue de toute fixité, —de toute uniformité, comme ne l’ignorent pas ceux qui sont tant soit peu archéologues tevss la difficulté est pourtant plus grande encore pour le temps du P. Germain Allard que pour celui de Charlevoix et de Kalm, qui avait vu passer la période littéraire de Louis XIV. L'orthographe et l’énonciation ne seraient donc point congénères !..... La difficulté subsiste et se

résente avec encore plus de force, —elle se double pour qui a lu la relation pleine d'intérêt du xénophane John Lambert, qui visitait notre pays en 1806 et la suivante année : comment, en Canada, avait-on si bien parlé français jadis pour, ensuite, le parler si mal !...

. Avant la conquête du pays par les Anglais, on y parlait, ait-on dit, la langue française aussi correctement qu’en France même. Depuis cette époque, les Canadiens ontintroduit dans leur langage plusieurs anglicismes, et ils se servent de plusieurs tournures de phrases qu l'ils tieunent probablement de leurs liaisons avec les nouveaux colons. Pour froid ils prononcent fret; pour ici, ils disenticite : au lieu de dire prêt, ils disent paré. Ils se servent en outre de nombre de mots surannés que je n'ai pas présents à la mémoire. * Ils corrompent encore le langage en prononçant la conçonne ‘finale en bien des

+ C'est dommage, car l’'énumération. de ces locutions nous ‘offrirait un terms de en nr dans la corruption, sans doute graduelle, de notre langage primi [1

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mots contre la coutume des Français d'Europe. * Cela peut encore venir de la fréquentation des Anglais: autrement, on n'aurait jamais pu dire à leur louange qu ils parlaient purement le français.

J'ai également entendu dire au supérieur Baïle, quand il professait ia philosophie, qu’en toute ‘chose, au langage près, les élèves de nos colléges ne ‘sont point inférienrs aux collégiens de France; mais qu’ils parlent moins bien leur langue et ne l’écrivent pas non plus avec une égale facilité ; ce qui est surtout vrai de l’époque où le professeur jugeait de la sorte. Et la principale cause de leur moindre facilité d’énonciation était aussi, selon lui, la concurrence de deux langages en Canada. Cela se conçoit aisément, et n’est pas, d’ailleurs sans exemple : C’est ainsi qu Amédée Buchon, traduisant un poëme grec du moyen âge, écrit :

Les soixante-dix ans pen”ant lesqueis les Français possédèrent l'Empire de Byzance, avaient suffi pour défigurer la langue des vaincus.

Effectivement, le poëte auteur des chroniques versifiées de Morée, mêle sans. cesse les mots francs aux périodes helléniques.

Et plus près de.nous, de l’aveu d’une feuille des Etats-Unis citée dans l’aurore de Bibaud (1817), nos voisins ont des mots, des locutions ou des acceptions qui, pour être usités et reçus en Amérique, ne sont pas pour ceia bon anglais.

* Généralement seulemen: a tn r l'Evêque Forbin-Janson et ie avocat ann LE Lars juges

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