A LADY DORCHESTER
A Milady rendons hommage,
Du tendre soin qu’elle a pour nous ;
Si ce devoir est un usage,
Nos cœurs trouvent qu’il est bien doux.
Recevez ces roses nouvelles Des mains de la tendre amitié ; Toutes les offrandes sont belles Lorsque le cœur est de moitié.
Sous votre bienfaisant empire,
Nous coulons les jours les plus beaux :
Le savoir et vous le redire
Sont des plaisirs toujours nouveaux.
Le Capitaine-Général revient victorieux de la frontière ; la circonstance demande des vers d’un genre plus noble, sinon aussi exquis :
Enfin brille à nos yeux illustre personnage,
L'’éclat de ces beaux jours dont sans cesse l’image Présente à nos esprits, allumait dans nos cœurs
Le désir de te voir sur le char des honneurs. Toujours nous nous flattions de la douce espérance De te faire agréer notre humble révérence
Et de te témoigner dans ces instans heureux,
Nos plus beaux sentiments, nos souhaits et nos vœux. Nous te voyons ici ; c’est pour nous une iête :
Du plus grand cénéral nos cœurs font la conquête ! Laisse-nous donc chanter tes vertus et ton nom. Prenant un doux repos à l’ombre de ton renom Oui, sage Gouverneur que la Gloire décore,
En toi nous admirons des plus beaux jours l'aurore. À ton aspect riant u0S nuageux climats .
Au ciel le plus serein vont livrer des combats ;
Sans craindre le fracas d’un meurtrier tonnerre.
Les échos chanteront : Paix sur cette terre ! Carleton, ce héros, en fière règne encore ;
Il porte dans sa main le nouvel âge d'or !
Règne donc parmi nous, contente nos souhaits : Règne content de nous, et vis longtems en paix. *
En prose, outre la lettre de M. de Capse au Conseil, on est heureux encore de tomber sur une Lettre aux Canauiens, qu'on peut attribuer au marquis de Lotbinière ou à Monsieur de Salaberry, qui étaient probablement seuls en état, parmi les citoyens, d’en écrire une semblable : |
Quelques Anglais travaillent à nous indisposer contre les derniers Actes du Parlement qui règlent le gouvernement de cette Province. Ils déclament surtout contre l'introduction de la loi française, qu’ils nous représentent comme favorisant la tyrannie. Leurs émissaires répandent parmi les personnes peu instruites, que nous allons voir revivre les lettres de cachet; qu’on nous enlèvera nos biens malgré nous ; qu’on nous traînera à la guerre et dans les prisons; qu’on nous accablera d'impôts, que la justice sera adminjstrée d’une manière arbitraire; que nos gouverneurs seroft despotiques ; que la loi anglaise nous eût été plus avantageuse. Mais la fausseté de ces imputations ne saute-t-elle pas aux yeux 2... Y at-il quelque connexiôn entre les lois françaises et les lettres de cachet ; les prisons, la guerre, les impôts et le despotisme des gouverneurs? Sous cette loi, à la vérité, vos procès ne seront plus décidés par un corps de jurés, où président souvent l’ignorance et la partialité; mais sera-ce un mal ? La justice anglaise est-elle la moirs coûteuse ?.… Aimeriez-vous que vos enfans héritassent à l’anglaise —tout à l'aîné, rien aux cadets? Seriez-vous bien aises au’on vous
* Carleton, loué à l’envi par les historiens Carlo Carli, Botta et les auteurs américains, mourut en effet plein de jours; —il ne s’éteignit, à Londres, qu’à l'âge de 85 ans, en 1808 : né à Strabane, en Irlande, 1724.
es OM si
concédât vos terres aux taulx d'Angleterre ? La loi française n'est-elle pas plus claire, plus simple ?.. n'est-elle pas écrite dans un langage que vous entendez ?.. La loi française a donc pour vous toutes sortes d'avantages, et les Anglais judicieux, tels qu’il s'en trouve un grand nombre dans la colonie, conviennent qu'on ne pourra nous la refuser avec équité.
Aussi n'est-ce pas là le point qui choque davantage ces citoyens envieux dans les Actes du Parlement dont ils vou. draïent obtenir la révocation. Le voici, ce point qu'ils vou: cachent, mais qui se défend entre eux. L'un de ces Actes, nou-seulement nous permet le libre exercice de la religion catholique, mais il vous dispense de sermens qui y sont contraires; et par là il vous ouvre une porte aux emplois et aux charges de la Province. Voilà ce qui les révolte: voilà ce qui les fait dire dans les papiers publics que c’est un Acte détestable, abominable, qui autorise une religion sanguinaire, qui répand partout l’impiété, la rebellion. le meurtre ! Ces expressions violentes nous marquent leur caractère et le chagrin qu’ils ont de n'avoir point une Assemblée dont ils se proposaient de vous exclure en exigeant de vous des sermens que votre religion ne vous aurait pas permis de prêter, comme ils ont fait à la Grenade. Par ce moyen ils se seraient vus seuls maîtres de régler vos intérêts civils, politiques et religieux.® Vous pouvez vous instruire de leurs desseins en lisant les Adresses qu'ils ont envoyées à Londres. Ils y représentent au Roy ‘‘que ses sujets protestants sont en assez grand nombre en cette Province pour y établir une Assemblée.” Ce mot nous les démasque... Une poignée d'hommes que le commerce qu'ils ont fait avee nous vient, pour la plupart, de tirer de la poussière, veulent devenir nos maîtres. et nous réduire à l'esclavage le plus dur. Je le répète.——je ne parle que des Anglais du comité de Montréal et de ER marchands de Québec qui demandent la révocation de cet Acte. Il faut que ces gens-là nous croient bien bouchés et bien aveuglés sur nos propres:intérêts, pour nous proposer de nous :opposer à un Acte que nous avons demandé, qui a coûté bien des soins et des sollicitudes aux personnes respectables qui s'étaient char-
mn. vs
gées de nos intérêts ; qui nous a été Mn par notre gracieux souverain comme une marque de bienveillance toute particulière ; qui a été reçu de notre part avec toutes les marques de la joie la plus vive, et la plus grande reconnaissance; ayant tous signé, il y a peu de jours, une Adresse à Sa Majesté pour lui en faire nos remercîments. Ne serait-ce pas nous rendre ridicules que de nous déclarer contre un Acte qui nous accorde ce que nous demandions,—le libre exercice de notre religion, l’usage de nos anciennes lois, l’extension des limites de notre Province ? Nos prétendus amis n’en ont tnt d'horreur que parce qu’ils trouvent qu'il nous est trop favorable. Il est vrai que ces Actes établissent un impôt sur les boissons ; mais n’y en avait-il pas sous les Français? N'est-il pas juste que nous contribuions aux dépenses et aux charges de la Province ? Cette taxe n'est-elle point modéréc et assise sur les objets les moins nécessaires à la vie ?.. Ouvrez donc les yeux, chers Canadiens, qui pouvez vous être laissé séduire par des ennemis qui veulent vous engager à servir la haîne sut of portent, et à vous faire perdre l’affection de votre souverain.
J'oubliais une de leurs objections : on parle de la levée d’un régiment canadien. On se sert de cette circonstance pour vous dire qu'on vous forcera à vous enrôler et à aller faire la guerre au loin ; et, d’un bienfait qu’on à sollicité pour nous, on vous en fait un objet de terreur! Serait-done un malheur pour la colonie s’il y avait un régiment canadien de quatre à
cinq cents hommes dont tous les officiers seraient canadiens ?*
Cela ne rendrait-il pas à quantité de familles respectables un lustre qui rejaillirait sur tout le pays ?.. On augure mal de votre courage, puisqu'on cherche à vous effrayer par là. ”
Dans cet écrit, au moins, on n’est pas choqué à chaque phrase par les solécismes et les anglicismes : le langage est même pur jusque au bout.
M. Benjamin Sulte citait, en 1875, des
* Ducalvet, en particulier, avait donné un régiment canadien eomme un “6 desiderandum.”
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extraits de Mémoires de Pierre De Sales Laterière qui donnent aussi à penser qu’il rédigeait mieux que ses contemporains. Il s’agit de l’ancêtre de cette honorable famille canadienne.
A l’époque dont nous parlons, le Canada ne contribuait en rien, presque, à la bibliographie, et on ne le doit pas regretter. Il était réservé au protonotaire Perrault, citoyen d’ailleurs si animé du zèle du bien puba, de prostituer la langue dans les livrets nombreux qu'il faisait imprimer : il faut surtout parcourir son maussade Abrégé de l'Histoire du Canada en 5 volumes in-18 et dédié à l'usage de la jeunesse. Dans ce bon vieux temps, non agebatur de verbibus sed de reis!.. Comme je présentais le Prospectus des Sagamos Illustres à l’archévêque Signay, il ne concevait pas l’expression de poësie des choses, qu’on oppose à la poësie du style; il ne doutait pas des grandes ressources de la langue, mais—aj'utait le vénérable prélat, —“ de notre temps, on en était peu curieux et fort peu difficile sur les mots: on était content de se comprendre.” Ce langage—ironique sans malveillance, quant à ce qui regarde les merveilleuses ressources de la langue, m'aurait décélé une grande vérité, si je n’eûsse pas gu dès lors, ce qu’il en était: tant il y a que Je pouvais sûrement songer, à part moi, qu’on était encore bien heureux de se pouvoir comprendre à l’époque à laquelle le digne prélat faisait allu-
sion. Mais quant à l'honneur du pays, n’était-1l pas bien déplorable que, comparativement, les Noirs de la République d'Hayti usassent d’un français très-pur, comme on én pouvait juger à la lecture dés dépêches du comte de Limonade, conseiller du roi Christophe, et à celle de la feuille de Port-au-Prince intitulée L’A beille ?…. Joseph Octave Plessis avait. pourtant prononcé tine assez belle allocution au sujet de la grande lutte navale d’Aboukir; de même que son oraison funèbre de l’évêque Briand. Mille huit-cent-neuf voyait à Québec, Louis. Plamondon,;—à Montréal, D. B. Viger, publier, celui-ci, une brochure sur nos droits politiques en français généralement correct et non dépourvu de tout agrément ; celui-là, l Eloge du Roi; dans un langage digne des années de Louis XV, sinon même du grand siècle! C’est dans une société littéraire devancière de celle de nos jours, que s’énonçait Plamondon, et j'aime à dire que l’al- Jocution du Président, Frs. Romain (le bibliothécaire de la Ville) avant que de distribuer les palmes, est couchée aussi en fort bon français. On célébrait la fête de George IT par un concours de poësie ; mais on est peiné de dire que gde couronnée du bibliophile John Flemming,* Montréal, laisse loin derrière elle l’ode française de l’anonyme qui mérita la deuxième médaille.
- : * Ce nom brillera dans la littérature du pays, car, pour l'anniversaire de Moore, le 28 Mai 1879, J. C. Fleming envoie au “ Post ” une fort belle poësie. -
Le Courrier de Québec, dit John Lambert, est d’un trèspetit format et se publie tous les samedis. Deux ou trois jeunes messieurs ont établi ce papier pour y insérer leurs pièces fugitives. Ces messieurs ont établi depuis peu une Société Littéraire qui, quoiqu’elle ne renferme point les talents et les connaissances d’un Institut National ou d’une Société Royale, mérite néanmoins tout l’encouragement que Je gouvernement canadien est en état de donner à un tel établissement. , Dans uu tel pays, la première lueur de génie doit être aperçue avec plaisir.
Philippe Aubert de Goëpé- Fatéieur futur des Anciens Canudiens, était du nombre des académiciens, et Rémi Valières de St. Réal devait en être aussi, avec Jacques Labrie, l’un des rédacteurs du Journal, qui n’a que deux tômes, et qui, toutefois, vit pendant quelques mois sa
publication suspendue. Le Canadien, son de- .Yancier, qui le crut expiré *, disait :
* Le Courrier avait bien le défaut de s'exprimer en mauvais français: Nous sommes néanmoins très-satisfaits de pouvoir dire que les parudoxes du Mercure, qu’il a de temps en temps relévés, méritent certainement quelques égards.
Et le Canadien croyait bien s'exprimer luimême Le Courrier, ravivé, se vengeait bien un peu de l’oraison funèbre que lui avait faite ‘le confrère. Un de ses soi-disant correspondants écrivait :
Je lis et relis tous les jours la feuille qui fait mes délices, —
cette feuille destinée à venger notre honneur, à nous faire con- “nâîtré et à promouvoir le goût des sciences, —en un mot, le
* Benjamin Sulte dit que le Courrier mourut le 2 juin 1807. Ce n’était qu’une : syncopes mn algré qu’il eût Dre ses adieux ; il reparut au mois de décembre et continuait de paraître en 1808. é HOME à * s
Canadien. Ce papier est ordinairement bien écrit, et c’est ce qui me plait beaucoup. Je vis pourtant dernièrement cette phrase : ‘ Plusieurs personnes s'étant plaint.” Sachant parfaitement que les feuilles hebdomadaires ne peuvent point être aussi strictement corrigées que les autres imprimés, je crus qne ce n’était qu'une faute d'impression. J’en pariai par hasard au nouveau rédacteur *, qui me dit que ce n’était nullement une faute d’impression et que la phrase était bonne. Comme je paraissais en douter, il me cita une autorité et me dit qu’on trouvait dans L’Homond f : * Lucrèce s’est donné la mort.” Malgré tout ce qu’il put me dire, je suis encore dans le doute, et vous m'obligerez infiniment en me donnant votre opinion sur cette phrase. —J. KR.
R‘ponse.—Nous avions remarqué comme vous la phrase qui vous a choqué dans le Canadien, et comme vous, nous l’avions regardée comme une faute d'impression. Vous avez détruit uotre erreur, et c'est avec peine que nous sommes obligés de dire ouvertement que le rédacteur s’est lourdement trompé. Votre doute était très-bien fondé et nous devons en convenir : Fiat justitia, ruat cœlum ! Consultez L’Homond ; il vous dira que le participe passé s'accorde toujours avec son régime direct, quand ce régime est devant le participe: ex : Quaud la race de Caïn se fut multipliée. C’est ainsi qu’on dit encore : Les femmes se sont louées; Nous nous sommes rendus maîtres de la place. Pourquoi dit-on: Lucrèce s’est donné la mort ?.… c'est parce qu'ici le participe passé est précédé du régime indirect ; voici la règle : si le participe est précédé du régime direct, on accorde le participe avec le! . régime; ex: Cette femme s’est mise à la tête des affaires. En décomposant, on dirait: Cette femme a mis elle. Si le participe est précédé du régime indirect, il est indéclinable ; ex : Elle s’est mis des chimères dans l'esprit ; c.-à-d. Elle a mis à soi.—Tenons donc pour certain ce qu’enseigne Vaugelas, qu'il faut toujours, à peine de faire un solécisme, accorder le
* Le Sieur Bouthilier.
+ Dont la grammaire régnait dans le pays : en 1817, A. Férnet, professeur de langue, en donna à Montréal, une édition avec supplément. ”
ER
participe avec son régime * dans les phrases semblables à celles que nous examinons. Il y a cer: ‘ant quelques partepee, entre autres ceux de plaindre et ue craindre, qu'il est d'éviter au féminin, parce que ces verbes ont formé des substantifs dont la désinence est la même que celle du participe féminin. Qui dirait : ‘‘ C’est une personne que j 'ai plainte; c'est une maladie que ÿ ai crainte, obéirait à la grammaire, mais choquerait l'oreille.” Et l'on cite l'Essai de Grammaire de l'abbé D’Olivet.
I1 eût été à regretter que le journal de jeunes académiciens ne fût pas correctement écrit. Mais si on leur peut reprocher de faire du verbe nommer un mot inusité, pour dire invariablement appointer ; porter à la chaire au lieu de fauteuil de la présidence : de nous parler de renseignements satisfactoires ; d’outrer enfin la locution assez anglaise déjà de faire motion, en nous apprenant que le juge De Bonne a mouvé, qu’il fût résolu qu’il est nécessaire d’indiquer l’époque du bi77 de Milice,—les articles signés d’un nom de plume sont, en général, bien faits. Nous aurions aimé reproduire la Préface ou Prospectus du Canadien dans toute son énergie, qui se ressent du terroir, ou qui est hien du sol canadien; mais deux textes cités par B.
Sulte et E. Lareau,—qui doivent être identiques, sont, toutefois, divers! je me trouve, alors, dans
* Direct.
+ Le sidique de M. panlene pti l'air de faire la pue de son adver-
saire?.… Mais Voltaire dit au du Siècle de Touis XIV :—“On
voit que cette même princesse qui mega " pie »” si oh ram au Roi de la de son mariage.” Cependant per Rte Br 525 de Ga Origine des
ag ee déni Moderne) a dit, ag mn mr 1 Vous vous êtes
Du DE
l'impasse de l’âne entre deux boisseaux ; il ne pouvait manger—le pauvre ânon; et moi, entre deux reproductions dissemblables d’ un . même texte faits par ces espiègles-là, je ne que je cite.
L’amphibologie dans le langage était le défaut de l’époque. Le Français Quesnel et Louis Plamondon faisaient exception; et ce dernier s’exprimait avec une clarté remarquable. On a dit naguère que Québec se distingue davantage que Montréal sous le rapport des productions littéraires; cela peut bien être, et, toutefois, il fut un temps où notre ville était ‘supérieure à à la vieille capitale, puisque Denaud et Plessis, ses évêques, Jacques Viger et Jean Antoine Bouthilier, rédacteurs du Eanadien, étaient de Montréal aussi bien que Quesnel, duquel on publia dans le Courrier (Il eut l'aide de Labrie, sinon de Plamondon' une Histoire du Canada  laquelle on pourrait reprocher quelques lacunes, mais beaucoup plus curieuse et correctement écrite que celle que devait donner le protonotaire Perrault *. Le bibliophile Flemming, qui remporta, le prix d’un. concours de. poësie à Québec même, était aussi de Montréal.
Viger et Bouthilier n'étaient, d’ailleurs, que les rédacteurs ordinaires; Panet, Taschereau, Bedard et Blanchet, sinon ‘Papineau, père,
* Elle fut nièntivnnnés avec éloge aux Etats-Unis pion ‘ Le mer eau » c’est bien à tort que B. Suite la veut attribuer au protonotaire
jetaient dans le Canadien des articles remarquables. Mais #il était bien rédigé à cette époque, on ne saurait certainement pas le dire du Canadien tel que rétabli, après le coup d'état de l’ombrageux Craig, par Laurent Bedard. Un correspondant de l’Aurore de Montréal écrivait en 1818:
Il est vrai que si Montréal à beaucoup gagné de ce côté-là, Québec y a un ‘peu perdu. Au licu de deux journaux français passables. la capitale du Canada n’en a plus qu'un, que bien des personnes trouvent, et peut-être non sans raison, assez mauvais. Mais en récompense, la ville des Trois-Rivières qui, avant 1807, n'avait jamais eu de Gazette, en a présentement une qui n est pas méprisable ; du moins ne le cède-t-elle, à mon avis, à aucune autre pour la pureté du langage *.: Je remarquerai ue les Canadiens paraissent en général convaincus qu'en nég igeant leur langue maternelle, ils négligeraient un trésor qui, s'ils venaient à le st ne pourrait être remplacé par aucun autre.
On le sentait quelque part, même à Québec, où s’imprimait le maussade Canadien, puisqu’un correspondant de. l’Aurore qui signe “ Un Québecquois” et qui devait n'être autre que Berthelot fils, envoyait en 1817, l'écrit suivant :
J'ai lu avec plaisir l'écrit signé GRAMMATICUS dans le 18e No. de votre journal. Je pense comme l’auteur de ce morceau, que nous devons faire plus d’attention que nous n’en faisons genéralement à la vraie prononciation de notre langue. La manière dont on prononce moi, toi, etc. dans la conversation, doit paraître ridicule à un Parisien et même à un provincial.
Mais s’il est important de bien prononcer, il l’est ericore
* Le District des Prois-Rivièrès a conservé beaucoup de familles nobles. Cette circonstance—le séjour d’ecclésiastiques français aussi distingués que les Raimbault et ies de Calonne;. le temps considérable que les Anglais mirent à s'y établir—tout cela a pu y Préserver la langue mieux qu’à Québec et Montréal,
mr 0 — -
plus de bien parler,—je veux dire, de bien construire ses phrases, de n’employer que les mots propres, et d'éviter les solécismes et les barbarismes. A plus forte raïson devrait-or éviter toutes ces fautes en écrivant. Je lis les journaux français qui se publient à Montréal et je m'aperçois qu’ils sont écrits avec pureté et même avec élégance, ce qui me fait croire qu’on ne fait pas chez vous, même en conversant, les fautes grossières que l’on fait communément ici. Nous comptons sûrement parmi nous un grand nombre de personnes qui parlent bieu leur langue et qui pourraient la bien écrire; mais il y en a d’autres que vous prendriez plutôt pour des Allemands ou des Hurons qui commencent à bégayer le français, que pour des Canadiens qui ont reçu une certaine éducation. Les anglicismes, surtout, et les barbarismes, sont déjà si fréquents, qu'en vérité, je crains fort que, bientôt, nous ne parlions plus la langue française, mais un jargon semblable à celui des isles de Jersey et de Guernesey.
Pour vous faire voir la manière dont ces personnes soi-disant instruites parlent leur langue naturelle, je vais vous citer quelass de leurs locutions : que pensez-vous, par exemple,
es phrases qui suivent...
T1 n’y a peut-être pas que le manque de chemins qui empêche...
Nous n'avons pas pu trouver personne pour... que dans quelques endroits.
Pourvu qu’on ne suspende pas l’Acte que dans quelques cas.
Dans le cas où il y a coutume d’avoir.
On ne voirait pas tant de foule comme il y en a.
Les choses qu'il était après mettre en ordre.
On sera q'ielque temps avant que l'habitude.
L'ercprisonnement en a été les conséquences.
On s’intéressait peu de sa mort.
Je regrette qu’il n’y a pas.
I] n’y à pas que l'utilité de cette institution qui doit être reconnue, mais bien les autres établissements.
Si on disait une fausseté, on serait puni pour.
Une chose qui serait essentielle, c'est que les circonstances viendraient à être publiées.
Un emprisonnement plus long que celle.
Cette enthousiasme, ce mois ici, cette semaine 10 *,
Enfin, monsieur Bibaud, je n’en finirais pas si je voulais vous citer des exemples de toutes les fautes que l’on fait contre la construction et l'accord grammatical; contre le régime, le genre, ainsi que toutes les expressions triviales et amphigouriques dont on se sert ici: on dirait que nous n'avons ni grammaires, ni dictionnaires, ou du moins, que bien des gens qui écrivent, ou n’en ont pas, ou ne s’en servent point.
Le Dr. Laterière devait être un de nos bons écrivains plus tard; mais à son retour d’Angleterre, er: 1808, il en était, quant au langage, à traduire et à commenter comme l’on va voir la Lettre qui l’introduisait dans la Société des Arts de Londres:
Dr. Laterière, 284 Strand—Société des Ars, Londres, Adelphi, 24 décembre 1807.
Monsieur.—J’ai l'honneur de vous adresser cette lettre vous informant que le 16 courant vous fûtes élu membre correspondant de la Société instituée à Londres pour l’encouragement des arts, des manufactures et du commerce; et conformément à l’ordre et aux règles établies, il m'est ordonné de vous informer qu'aucun membre de cette société ne pourra ci-après s'offrir candidat, ou être admis à recevoir aucun premium ou récompense que les Médaïlles d'Honneur de la Société, et que les membres correspondants sont requis, le plus souvent possible, de transmettre à la Société tous les faits
Frey Ag PA m Lareau intitule Histoire de la lätiérature
Canadienne. il est encore plus e sans doute, de lire dan l'œnvre d'un Mal ion petite Ca ere du Supérieur V. de Belmont :—" 11 y avait cette année icy 150 canots aux Outaouais.
* Qui pourrait croire que nous avons age fonts disgracieusa
relatifs aux découvertes utiles, ainsi que l’enrichissement d'aucun des arts mécaniques, libéraux et commerciaux, . sous l'étempe de leurs meilleures connaissances.—Votre obéissant. —Chs. Taylor, M. D., Secr.
Comme tous les pays produisent des génies, le Canada, sans contredit, produit les siens; ceux de cette description qui auront quelque chose à offrir, suivant le sens et sous tous les rapports de la Lettre de cette Académie, enverront franc de
rt an Dr. Latérière, leurs mémoires, leurs modèles et leurs chefs d'œuvres, qui les féra passer ponctuellement et avec recommandation au Dr. Taylor, secrétaire, pour y être: antlysés par les académiciens et fait justice à l’auteur.
N. B.—Le Dr. Latérière, s’il en est requis, particularisera par des entretiens, ou par écrit, à ces hommes de génie, les règles, les promotions et les honneurs qui y sont conférés au mérite ; et par-dessus tout, l’encouragemeut de la semence du chenevis dans les provinces du Haut et du Bas-Canada par tous les sujets de Sa Majesté.
Si on Hit cela au Courrier de Québec, où voit que les rédacteurs écrivaient autrement * par un éditorial ironique du 6 juillet 1808, qui nous fait voir que le Canadien avait d’autres ennemis que le Gouverneur Craig :
Les éditeurs et rédacteurs du Canadien annoncent au public qu’ils sont les auteurs de cés infâmes écrits qui sont sortis pendant les élections. En conséquence, ils prient l'avocat du Roï de ne les poursuivre qu'au civil, et que, sur certains
points, qu'ils sont, disent-ils, prêts à ‘signer. : Ces articles, tie offrent à signer, sont quelques bagatelles auxquelles on aurait fait peu d'attention, sans d'antres infamies qu’ils se donnent bien de garde de signer, et qu’ils ont bien raison de ne pas répéter.
* Benjamin Sulte reproduit, en oubliant trois strophes, la pièce de poësie “be petit mot pour rire,” qu'il droit être un aÿis de egnel au Courrier. La’ pièce n’est pas adressée à u Canadien, mais au Courrier: elle ñe saurait être a : Quesnel, qui mourut à Montréal en 1809, puisque les rédacteurs du Cottrier en
font leur compliment su jeune” homme ” qui menace de ne’ plus leur envoyer le ‘‘ petit mot pour rire.’
Le Canadien est maintenant sur un ton apostolique. Le texte de son dernier discours était tiré de St. Hilaire. Il a plusieurs autres textes, nous dit-il, et il est embarrassé du choix. Effectivement, s’il met tous les Saints-Pères à contribution, il en aura pour longtemps. Persécuté pour sa foi dans la capitale, le Canadien, dit-on, part pour Montréal, où il espère que sa doctrine sera mieux reçue. Cependant nous croyons que les citoyens de Montréal sont trop attachés à leurs principes pour changer de croyance, et si le bon apôtre n’y prend garde, 1? pourra bien obtenir la couronne du martyre.
Mais voilà qui nous éloigne d’Amable Berthelot, le puriste canadien, non moins que de l'article sous signature GRAMMATICUS, qui avait attiré son attention. (C'était le rédacteur même de l’Aurore qui se faisait son propre correspon-
dant : |
L'abbé D'Olivet dit dans sa Prosodie Française : “ On peut envoyer un opéra en Canada, et il y sera chanté à Québec, note pour note, comme à Paris, mais on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Bordeaux ou à Montpellier, et faire qu’elle y soit prononcée syllabe pour syllabe, comme à la Cour ;”’ par où il semble dire qu’on prononce le français dans ce pays-ci de la même manière qu'à Paris. C’est aussi ce que j'ai oui dire et même ce que j'ai lu quelque part. Mais s’il en est ainsi de notre manière de prononcer en lisant, en chantant ou en déclamant, il n’en est pas tout-à-fait de même dans la conversation. Le commun peuple et bien des personnes instruites même, se trompent, par exemple, sur le son de la voyelle eu, la faisant grave quand il la faudrait faire aigue, ou aigue quand il la faudrait faire grave. Mais la faute la plus remarquable que l’on f#it en parlant, c’est à l'égard du son de la diphthongue ot; généralement, on prononce les mots mot, toi et même je crois, je bois, je vois, comme s'ils étaient écrits, moé, %oé, je croé, je boé, je voé. Cette prononciation est assurément très-vicieuse, et il est probable qu’elle n’a lieu qu’en ce pays. L’abrégé du dictionnaire
su DE ce
de l'académie donne à la diphthongue où le son de l’e ouvert toutes les fois qu’elle n’est pas suivie de s, de æ, d’un e muet ou d’une syllabe féminine, au milieu d’un mot; et le son de le circonflexe dans le cas contraire. Maïs comme le son de le ouvert ou grave est le même que celui de l’e circonflexe, la différence ne peut tomber que sur la quantité. Il est certain, pourtant, du moins d’après ce que j'ai pu remarquer, que soie ne se prononce pas tout-à-fait comme soi, ni froid comme froide. Lévizac, il est vrai, dit qu’il faut prononcer villageois comme ouais ; mais il dit aussi que, daus certains mots, le: son de où approche de celui de a, et il marque ce son dans bois, mois, qu'il faut prononcer boua, moua, comme en effet on prononce ces mots dans ce pays-Ci. D’après ce que j'ai lu et entendu, voici ce que Je recense sur le son de la diphthongue: oi; partout où cette diphthongue est suivie de s, de x ou d’un e muet ; —d’une syllabe féminine, comme dans lois, voix, joie, gloire, il faut lui donner le son de l’a aigu, excepté dans bois, mois, noix, pois, trois, poids, carquois, troisième, noisette, où elle a le son de l’a grave. Scit, par exemple, l’épigramme suivante, que je choisis parce que je n’ai rien sous la main qui fasse mieux à mon sujet :
On dit que le meilleur des rois, Sur son trône et dans sa cuisine, S'est plaint, maintes et maintes fois Que d’une couronne d’épine
Ï1 sentait le douloureux poids.
En adjurant cette souffrance, Puisque la chose est à son choix, Ce bon prince, dans sa clémence, Epargnait à notre France
La peine dg porter sa croix.
Selon la manière dont on pgononce ici, le mot poids, qui a le son de l'a grave, ne rime Les heureusement avec les mots rois, fois, choix, croix, qui ont le son de l’e ouvert ou de l’e circonflexe ; mais selon la vraie prononciation, poids rimera
SE
bien avec ces mois, pourvu qu'on lui donne le son de l’a aigu au lieu de celui de l’u grave.
Mais la diphthongue oi a le son de l’e ouvert quand elle est pure ou suivie de d, de tou d’une syllabe masculine, comme moi, roi, froid, cloison, voiture.
Si quelqu'un trouvait que je ne rencontre pas juste, qu'il relève mes erreurs, et je lui en serai obligé ; mon désir est de bien prononcer ma langue et de la voir bien prononcée par mes compatriotes. L'art de bien prononcer ne doit pas être regardé comme assez indifférent pour qu’il ne vaille pas la peine qu’on en parle ; et il vaut mieux se corriger tard que jamais des fautes que l’on fait à cet égard. Je regarde même ces fautes comme peu pardonnables dans ceux qui ont eu occasion d'étudier au collége de Montréal, où on a l'avantage d’avoir des professeurs qui, s’ils ne sont pas nés à Paris, ont du moins résidé assez longtemps dans cette capitale pour y -prendre le ton de la bonne prononciation fraçaise.
Aussi a-t-il répété plus tard :
Tout ce que nous avons eu à apprendre en grammaire, en
belles-lettres, en rhétorique, sous M. Rivière et venant de M. Rivière *, nous paraissait beau et agréable.
Si Berthelot et Bibaud regardent comme unique la prononciation canadienne de la diphthongue oi, le Rév. James Roy, de Montréal, écrit depuis :
Les trois sons qui distinguent le plus le langage franco-canadien sont ceux de la diphthongue oi, de la syllabe ais et la lettre a, qui sont prononcés respectivement oue et au. Les mots oiseau, foi, loi, roi étaient prononcés par Molière, par Louis XIV et, en ce qui regarde le mot roi, aussi récemment que 1830, par Lafayette, ouézeau, foué, loué. roué. Lies sons usités parmi les Parisiens modernes étaient déjà signalés par Palsgrave, auteur de la première grammaire française, en
* L'abbé Claude Rivière, mort à Montréal en 1820.
1530 ; et Molière, près d'un siècle et demi plus tard, s’en moquait comme d’une prononciation vulgaire et bouffonne. On voit dans le Misanthrope :
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut ‘en le payer de la même monnoye.
Les derniers mots de chacun de ces deux vers étaient évidemment mis là pour rimer ensemble, mais, d’après la prononciation actuelle des Parisiens, cette rime n'est plus possible : joie devait donc se prononcer joué. Un éditeur attache à ces deux lignes la note suivante :-—‘ Joué et monnaïe ne rimeraient plus aujourd’hui.”
T1 est question du Théâtre dans la citation que fait mon père du passage qu’il emprunte à D'Olivet. Il paraît, à ce sujet, qu’un Jeune Canadien, le Sieur Mesnard, vérifiait l’exactitude du témoignage de l’auteur de la Prosodie Française, mais après quelque séjour en France et Paris particulièrement : |
M. de Salaberry arrivait de France quelques années avant la Révolution, dit Philippe Aubert de Gaspé, lorsqu'on lui proposa d'assister à une pièce de Théâtre—le Barbier de Séville, jouée par de jeunes amateurs canadiens. —Qu'irais-je faire, disait-il, à votre Théâtre ?… voir massacrer une pièce que j'ai vu jouer à Paris par les meilleurs acteurs !-—Tl se laissa néanmoins gagner, plutôt par complaisance que par amusement, et il assista à la représentation de cette charmante comédie. Beaucoup de nos jeunes Canadiens ont eu de tout temps une aptitude remarquable pour le Théâtre, et je puis dire à leur louange et sans prévention, qu’au dire même des Anglais, ils réussissent beaucoup mieux que les amateurs . britanniques, à quelques exceptions près.—Dès la première scène, entre le comte Almaviva et le barbier, M. de Salaberry, emporté par l'enthousiasme qu’il éprouvait pour son jeune
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compatriote, monsieur Mesnard, dans le principal rôle, se lève de son siége et s'écrie de sa belle voix sonore et retentissante : courage, Figaro,—on ne fait pas mieux à Paris!
Plus tard, M. Donegani, de Montréal, n’avait pas moins profité des lecons de Prudhomme, l'élève de Talma, qui dirigeait nos amateurs canadiens, il y a cinquante ans. Sous les Français, Martial Piraubé, le jésuite Péarron, un Sieur de Mareuil, ont joué des pièces.
Il y a un mérite réel à bien rendre ou interpréter sur la scène l’œuvre d'autrui : 1l n’y en a point, —il y a même du démérite et une fatuité qui déconsidère, dans le plagiat. Un correspondant de l’ Aurore écrivait au sujet des Notions de Botanique que publiait le Sieur Poulin de Courval dans le Journal des Trois-Rivières, d’abord :—
Vous publiez les Notions sur la Botanique, et je trouve que. vous faites bien. j'avoue que cette manière d'écrire me plait beaucoup, non parce qu'elle est élégante et recherchée, mais parce qu'elle est simple, naturelle, et, me semble, adaptée au sujet. Ce qui me plait surtout dans ce style, c'est que je n'y remarque aucun anglicisme ; ce n’est pas peu de chose dans un pays où l’on semble ne faire plus de façon d'introduire à foison dans les discours et les écrits des mots et des tournures anglaises ; —
Négligences dont le soi-disant botaniste s’abstenait pour cause: l’écrit indiqué n'était, en effet, qu'uu plagiat de passages d'auteurs français de Médecine mis à la suite les uns des autres, comme le décèle plus tard le correspondant mystifié (et de cela seul de mal humeur) de
l’Aurore, à la lecture de phrases comme celleci:—“Je l’ai trouvée (la clandestine ou herbe cachée) près de Rennes, en Bretagne,” et per le fait que M. de Courval ne nous parle point des principales plantes du Canada, telles que le geng-seng et le capillaire. Ce qui est de mieux en mieux, C’est que le plagiaire, ainsi dénoncé, prit congé de ses lecteurs en faisant insérer dans le journal trifluvien une réponse qu’il dérobe à Caron de Beaumarchaïs, s’escrimant avec ses envieux !… à
Que si l’on regarde aux pages plus que rares où 1l y a quelques lignes du cru du compilateur, on le voit fort gauche. à manier la langue.
Mais sil faut déplorer la manière dont un Canadien de caste nobiliaire bégayait notre langage, nous nous sentons quelque peu soulagé— charmé, pouvons-nous dire, de ce que quelques Canadiens ne nous faisaient point déshonneur à létrang:r. C’est ainsi que Chs. LeRaye, membre de la colonie canadienne de St. Louis de Missouri, écrivait, dès le commencement de notre siècle sur l’histoire naturelle, en un français pur et coulant, quoique dépourvu de cette noblesse, apprêtée d’ailleurs, du style de Buffon, des observations qui méritèrent de faire suite, en 1812, à un ouvrage publié aux Etats-Unis. Un: autre Canadien passait pour Français par son bon langage, sans être un homme d’éducation. On
a, en effet, publié à Tours, en 1866, les Mémoires d’un capitaine de la garde de Napoléon à Waterloo, et chevalier de la Légion d'Honneur, qui fit partie de la fameuse colonie du Cham; d’Asyle au Texas, et qui, tombé aux mains des Comanches, fut sauvé d’un supplice cruel par Michel Gournay *, interprète, qu’il appèle “le bon Canadien.” :
Il me dit en bon français, et en prenant un ton imposant:
Camarade, des guerriers Comanches vous ont. arrêté en vous prenant pour un Espagnol ou un Mexicain. Vous avez prétendu être Français, et je suis chargé de constater la vérité de ce fait: quelles preuves pouvez-vous donner à l'appui de votre asseftion ?.
Je suis enchanté, lui dis-je, de vous voir chargé de vérifier si je suis réellement un Français; je n’aï, il est vrai, sur moi ni passeports, ni papiers qui puissent constater mon identité; mais vous parlez trop bien notre langue pour que je ne reconnaisse pas en vous un Français; et par la même raison, j'espère que, après quelques moments d’entretien, vous ne douterez pas que je ne sois aussi un de vos compatriotes.
A ces mots, le bon Canadien éprouva une vive émotion; sa figure s’illumina en quelque sorte; ses yeux se fixèrent sur moi avec une expression marquée de bienveillance, et il me répondit sur un ton modeste, bien différent de celui qu’il avait pris d’abord.
Oh! monsieur, je n’en doute déjà plus ; seulement, quoique de même origine, nous ne sommes pas compatriotes ; je ne suis qu’un Français du Canada, et vous, vous êtes un Français de France : je le reconnais facilement. Quoique je ne parle pas
+ Michel Gournay, élevé à côté d’un père caboteur sur les lacs du Canada Supérieur, s’enfonça plus tard dans les prairies de l'Ouest. Il parvint au Texas, apprit facilement l'anglais et l'espagnol : —-les langues sauvages, et devint interprète. Devenu le familier du chevalier, il fut l'un des fondateurs:de San Felippe de Austin et on le créa ‘Garde Général’ à cause de son habitude des: races indigènes et de son influence auprès d'elles.
aussi bien notre langue que vous voulez bien le dire, jai assez couru le monde pour pouvoir distinguer dès les premiers mots si notre langue est la langue maternelle de ceux qui s’en servent, ou si elle leur est étrangère, quand bien même ils la parleraient facilement.
Ce fait, pour nous intéressant, et non moins le langage de dame Delisle, mon aïeule, sœur de Nicolas Boilvin *, l’un des pionniers du Missouri. morte presque centenaire, en 1839, me laisse comprendre, enfin, qu'on eût bien parlé le français en Canada. (Cette femme intéressante n’était pas instruite, encore bien qu’elle possédât par cœur, non pas seulement le conte du Prince Riquet à la Houppe, maïs la Jérusalem Délivrée, mais Don Quichotte; aussi bien Gil Blas de Santillane. Maïs que dire. que penser! quand on a la preuve que des hommes qui avaient fréquenté nos colléges avaient toutà-fait perdu cette tradition du bon langage, —du langage des classes honnêtes dans tout pays civilisé !… Il est donc temps de revenir au Canadien de Laurent Bedard—d’en citer quelque chose de joli !.… ;
Nous sommes très-fâché d'apprendre la mort de S. A. KR. la princesse. (Cette princesse, douée des plus grands talents pour régner, et devant succéder à la première couronne du monde civilisé, est décédée par deux heures, après avoir mis au monde un fils né mort. Sa perte est vivement sentie de son pére royal.
—D'autres pensent, et nous pensons, les membre en place,
+ L'orthographe de ce nom, chez l’auteur des ‘“ Canadiens de l'Ouest ” n’est pas moins fautive que sous la plume du Colonel McKenney.
que :a Chambre doit prendre la Liste Civile telle qu’elle ést, c'est-à-dire avec la paye de l'Orateur, et que l’année prochaine, toujours quand la Chambre sera en possession de la Liste Civile, ce séta le temps de faire des déductions.
—M. Lee et Blanchet ont été pour la Liste Civile, ont opposé la loi martiale, ont voté l'exclusion des juges de la Chambre et du Conseil Législatif, ont voté les empeachments et ont été pour lés niesurès pour la défense de la Province, et ont été pour qu'il fût pris des mesures pour l'éducation de la jeunesse du pays.
Un correspondant avoue qu’il est triste d'observer qu’il est maintenant parmi nous un écrivain à la semaine dont les œuvres $serviraient beaucoup mieux la cause de ceux qui ont prétendu nous mettre eu dehors des peuples civilisés, que toutes les déclamations de nos anciens calomniateurs. Au fond,te serait, peutêtre, faire trop d'honneur à des amphigouris de ce genre que de les discuter sérieusement. Il suffit de remarquer que ces productions extraordinaires sont même au-dessous du reproche de la bassesse du style et des expressions. Quelle opinion pourraient-elles donner à un homme qui voudrait trouver des termes de comparaison pour juger de l’état du pays, des lumières de ses habitants, de leur talent pour écrire, et surtout pour discuter les affaires de leur pays.
ais continuons de citer :
L’Aürore doit être plus circonspect dans ses remarques. Il me cite « me partie de ce qui èst dit dans le Canadien. L’Aurore se trouve surpris de bien peu de chose, c’est un homme faible (admirez bien la prosopopée !) qu'un rien trouble, un homme qui n’a aucune idée fixe ni aucun plan raisonné.
AR
Qu'il prouve que nous disons des mensonges. Qu'il vienne en avant dire que le Canadien n’est pas un papier libre. L’Aurore est un papier faible qui craint de parler de politique. En revenge il veut essayer de faire des chicanes qui ne veulent rien dire.
Dans une satire que, pour donner le change, l'éditeur de l’Aurore supposait venir de Québec, il ménageait bien peu son confrère :
La paresse nous fait négliger notre langue ; Combien peu, débitant la plus courte harangue, Savent garder et l’ordre et le sens des mots : Comwmencer et finir chaque phrase à propos ?
Très-souvent, à côté d’une phrase française,
Nous plaçons sans façon une tournure anglaise : Presentment, indictment, empeachment, foreman, Sheriff, writ, verdict, bi, roastbeef, warrant, wutchman. Nous écorchotfs l'oreille avec ces mots barbares,
Et rendons nos discours un peu plus que bizarres; C’est trop souvent le cas à la Chambre, au barreau. Mais voulez-vous entendre un langage nouveau ? Un langage. que dis-je... un jargon pitoyable, Déshonneur de Québec et du nom québecquois ?
Lisez certain papier nommé le Vieux Gaulois :
Là, de mainte chimère, en style amphigourique, Un esprit de travers sottement s’alambique ; Semble moins s'adresser, dans ses niais propos,
A des Français polis qu’à de lourds visigoths.
H. E. Chevalier a appelé ces vers des vers charmans.. charmans d’àpropos, peut-être; car M. de Lotbinière fils, discutant dans la Législature, traduisait de la sorte un texte de Blackstone :
Les douzes juges d'Angleterre sont seulement attendants à
ss MD
la Chambre des Lords, et au commencement de chaque Parlement, ils reçoivent un writ de summons pour y assister.
Bibaud en vint jusque à faire l’épitaphe du Canadien avant sa mort, sous le masque de Un Souscripteur.” Le Canadien mourut effectivement d’inanition. Cependant le nom du journal était resté cher à la nation: Etienne Parent, qui avait rédigé la partie française de la Gazette de Québec, le rétablit encore en 1831. Ce devait être, cette fois, au grand honneur de Québec; la feuille fut le journal d’un académicien!… Ronald MacDonald, son successeur, écrivait purement notre langue, et MM. Barthe, Derome, Fabre, qui devaient le remplacer ensuite, sont aussi de bonnes plumes. Le Canadien nous paraît bien rédigé de nos jours encore.
Nous devions nous hâter de donner place à cette réparation au Canadien, car nous n’en avons pas fini avec l’ancienne feuille homonyme : après la poësie, la prose, à son tour, exposait les torts de Laurent Bedard dans un écrit signé “ Un Ami de l’Aurore.”
Un correspondant du Canadien, dans une pièce que lon croirait traduite mot pour mot de l’anglais, se plaint de ce qu’on trouve mauvais le style de l’éditeur de ce papier: cela fait pitié; non agrebatur de verbibus, dit-il, sed de reis. L'éditeur en question parle aussi bon français, que son correspondant parle bon latin ! Est-ce que ce correspondant ne voit pas que quand l’on rit du langage que parle le Canadien, ce n’est pas de style qu'il s’agit, mais bien de la langue ; que ce n’est pas de termes plus ou moins propres, d'expressions plus ou moins recherchées, de tours plus ou moins élégants dont il est
Lo dE —
question, mais de solécismes et de barbarismes. Si ce journaliste n’écrivait que d'une manière lâche et diffuse, au lieu d'écrire d’une manière concise et serrée ; si son style n'était que dur et scabreux, au lieu d’étre doux et coutant,—Hanguissant, lourd, au lieu d’être vif et animé, on auraït peut-être tort de le lui reprocher. S'il ne lui échappait que rarement quelques fautes légères, on devrait, sans doute, les lui pardonner : :
eee Non ego paucis Ofendur maculis quas aut incuria fudit, Aut humana parum cavit natura.
Ce serait certainement manquer d'indulgence que de ne pas pardonner quelques fautes de langage à un honime qui, ne faisant pas profession d'écrire, ne prend la plate que par nécessité, soit pour repousser la galomnie, soit pour M piinire d’une injustice; et voilà pourquoi on voit quelquefois dans les journaux des pièces * assez mal écrites, sans qu’il prenne envie à personne de les critiquer ou d'en rire, à moïns que ce ne soit en passant ou par oceasion. Mais pour un écrivaim de profession, qu'il soit auteur ou journaliste,—s'il ignere les règles de la syntaxe ; s’il fait à tout moment, pour ainsi dire, des fautes grossières, on à tout autant de droit de se moquer de lui que de quelqu'un qui se mêlerait de faire des vers sans connaître seulement les règles de la versification +. Ceux qui se moquent de la manière dont le Canadien est écrit, font done bien à mon avis, puisqu'il ne leur est pas possible de faire autre chose; car il ne conviendrait nullement de mettre sur ie même pied un idiome poli et un patois dégoûtant. Que le langage du Canadien s'améliore done ; qu’il devienne français, et, alors, on pourra le citer, soit pour approuver quand il a raisan; ou pour le réfuter, s’il a tort. Qu'il en arrive ainsi, c'est çe que je souhaîte pour l’honneur de la capitale du Canada ; çar ce serait, selon moi, une honte pour une ville où
* Ce mot de “ pièce,” répété dans cet article, n’est pas l'expression propre. Comme il arriva à l’instituteur Genevr: i fit rire de lui, et que Quesnel no roma L nt, de os a ne lotte Lénbiataté 44 En l'in-
sensibilité des Canadièns pour les beautés poëtiques !.…
l'on compte de 12 à 15,000 persannes qui parlent la langue française ;—ce serait, dis-je, une honte pour une telle ville de n'avoir pas un journal écrit puremen: en notre langue, et d’être, sous ce rapport, bien au-dessous de Montréal et même des Trois-Rivières.
Tandis que Québec en était réduite au Cunadien, Montréal avait le Spectateur, lAurore et l’Abeïfle, qui n’était pas la pius chétive messagère de Ta cité. Effectivement, nous aurions tort de ne' pas consigner que H. Mézière, qu’une incartade de jeune homme avait obligé de s’éloigner pour quelques années de son pays, éditait dans un français qui n’était peut-être pas moins élégant que pur, ce journal, qui, malheureusement, ne dura guère qu’une année, Le séjour de Ta France avait donné à M. Mézière, le goût littéraire. Son joufnal forme un bon volume petit in-8"®, qui devient très-rare. On l’attribue quelquefois à Bibaud et, quand nous étions clerc à FEvêché de Montréal, nous écoutions un jour labbé Chiniquy nous en parlant comme d’un charmant petit journal de notrg père *. ane
Il était, au reste, en France même, des hommes de la classe respectable ou bien posés dans la société, qui n'auraient pu se faire éerivains, En effet, un Sieur Deshons-Montbrun, que le grand-viçcaire Roux s'était refusé à marier
* Quant à l'aurore, un versificateur de Québec commençait ainsiune piège : Je t’estime, Bibaud, et j'aime et :
La matière m'en pe RE AS 29 plait.
Si e—
et qui le fut par “l’Officier du Roi,” crut devoir exposer l’occurrence et ses circonstances au public canadien; mais l’abbé Pigeon, homme d’esprit, qui édita depuis un journal à St. Philippe, sa paroisse, publia, d’autre part, une brochure, dans laquelle il faisait une formidable liste, accompagnée d'assez malins commentaires, des fautes contre la grammaire que commettait ce ‘monsieur, qui devait pourtant bien parler sa langue, comme 1l était ordinaire aux Français qui venaient au Canada. Dans le même temps, quand mon père, avec qui Chs. Pasteur, fils d’un habile statuaire français, et admis lui-même à notre barreau, avait établi le Spectateur, (en 18153,) l’eut quitté pour éditer l’Aurore, il paraît que la rédaction de la première de ces feuilles devenait assez plate, d’après plus d’une correspondance de l’époque.
Il eût été à désirer qu’on publiât les Mémoires qu'a laissés le conseiller De Salaberry, et le journel qu'avait rédigé J. O. Plessis de
. on voyage en Europe. Le KR. P. Michel, jésuite, qui est bon rhéteur, nous dit que cet écrit possède le mérite littéraire, et, d’après ce que dit Aubert de Gaspé du vieux gentilhomme, on peut croire que ces œuvres, mises au jour, auraient concouru, avec celle de Bouchette, en 1815, et le Voyage de Franchère *, en 1820, à
* Gabriel Franchère n’était point lettré, de l’aveu de son biographe, M. Tassé :
mon père rédigea le Voyage sur ses notes, comme depuis H. E. Chevalier rédigeait celles qui concernent la Baie d'Hudson.
Cuie AE
inspirer le goût de 1 pureté de langage.
Le style du “ Voyage,” que plus tard le poëte et romancier Huntington devait traduire aux Etats-Unis, offre à la fois le -naturel avec l'élégance et la fraicheur, comme le reconnaît H. E. Chevalier; et les Américains le comparent à celui de Defoë—the Defoë like simplicity of the original narrative, dit le traducteur. Washington Irving en a tiré un grand parti—mude much of it, dans son “ Astoria.” Quant à l’œuvre du Colonel Bouchette, la Revue de Westminster
y trouvait une forte tendance à briller par le style, et si elle n’a point fait époque parmi nous au point de vue littéraire comme elle lui fit honneur en géographie, il est temps de la rétablir dans le rang et la gloire qui lui sont dûs. L’abbé Casgrain, qui a eu la téméraire ambition de se faire l’historien de notre littérature, nous dit que, de nos jours, on sait au moins faire un livre : la Topographie Canadienne, le Voyage de Franchère, la Géographie de Holmes—pour ne parler pas des traités de Droit de Cugnet, peuvent être regardés comme les premiers ouvrages canadiens ; or je défie bien l’abbé de me montrer des livres de notre époque mieux— j'ose même dire, aussi bien ordonnés, sans parler des productions qui ne forment pas un livre ; car je suppose, par exemple, que les Légendes du Sieur abbé,—jolis croquis, assurément, comine contes détachés, ne forment un livre qu’en ce
sens qu'on en peut füiré un élégant volume, comme l’exémplaire de ma bibliothèque.
Le Français Pasteur ayhnt quitté le Canada pour la Nouvelle-Orléans, le Spectatetir eut pour rédacteur Léon Gosselin, puis, retombé aux mains de mon père, il a duré de 1813 à notre tourmente politique. Malheureusement, il est devenu plus que rare, puisqu'il ne se trouve pas, même par fragments, dans votre famille. 1, Institut-Canadien en possède des volumes.
—Je me suis souvent demandé si les polémiques philologiques du commencement de notre siècle améliorèrent le langage parlé, et la répensé que je me suis faite, c'est qu’il ne s’améliora, guère : j’en juge par le fait que, quand J'étais enfant, —adolescent encore, on commettait dans les bonnes familles les fautes de prononciation et les idiotismées * que voici :
Tu ll’auras pas, j’suit après, test après, a vient, all a faite ça, je leux ai dit. v’là f quegzain, quand’s qu'on vous voira, t’as autant d'iquétte dé partir toute Suite, t’as pas d’honte, tu viéhs d'attraper l’fouette, heïn ; si tu fais encore ça, j'te flanquerai des gnioles par là gueule ; j'le ferai pu ; ÿ'm'en va chu mon oncle ; si tu cré qu’chose va pe être en fifre ; ous’ que tu vas; es-tu paré, quand et quand, quand et vous ; t'es pas capable : j'Sus pâs capablé ?, qu’ee qu'à, täht seulément ; nous autres, oh a ané ben plus belle maïson tü’chés vous ; Mr er px oder pee prpnci ils n’ont pas dit “indiomismes”: il y
+ Cétte abrévihtion vul échappe àla mère du régent d'Orléans, dans ses Lettres, publiées par mr sr : . à - “+. ‘Certé Tocutiôn amuéait arr cos À l'avocat (ancien notaire franc ais) Taillades, orian écrit, comme nous 8, ! rasse ’?-CO: et-non à. {‘ bras.le ?’cÔrps dañs'sa trad Éon dé Don Quichotte. ii . ;
bus . Bu
j'aime aue beauté mieux les pommes que les poires, moé ; patine toé, pour hâte toi ; un p'tit brin ; d’abord que (pourvu) têtes (taies) d'oreiller ; embarquer en voiture, aveindre pour tirer hors, butter, pour faire un faux pas, aller cri (quérir), pas en toute (du tout), ric-à-rac (pour ric), et daus une acception détournée, comme le mot créature donnée exclusivement aux femmes; v'la-t-i pas, et pis, escousse, écopaux, siau, épelures et même écale; bavacer, tanuer, badrer (pour aburir), butin pour effets, pas mal (pour beaucoup}, timber, segret, guernouille, nic, dessour, lèse (lé), soldor, piuce. pour e rien, dré le matin, moquée pour moitié, licher, cacaphonie (caco), mener du train (faire du bruit), renchausser, rebâcher, cocotier pour coquetier, racoquillé (recroquevillé), âbre.
oucher, en langage de gamin, veut dire bien buttre, comme chniquer signifie battre en retraite. ÆEt l’on parlait encore plus mal à Québec, où l’on usait de plusieurs locutions des des mariniers ; e’est ainsi qu'une femme se fait amarrer la robe ; qu’elle se greye pour sortir. Aubert de Gaspé répand dans le dialogue de ses personnages des locutions inconnues à Montréal, et comme le menu peuple devait parler plus mal encore, faut-il s'étonner que le barde d’Erin, naviguant sur notre beau fleuve en 1805, et entendant le chant dit des Voyageurs Canadiens, nous dise qu’il n’y put comprendre que peu de chose, à cause de la mauvaise prononciation des voyageurs ?
Je ne parle pas de ce qu’on appèle ici faire . des cuirs et des velours. En France, on dit des “ pas-t-à qu'est-ce ” : je ne sais pas-t-à qu'est-ce ; ce n’est pas-t-à moi; ce n’est point-z-avous. On doit observer que la même personne ne faisait
pas toutes les fautes que l’on vient d'énumérer ; il y en avait un partage, et le langage était déjà bien assez mauvais comme cela !
Toutefois mon père, le poëte et maître de langue La Violette, le docteur Meilleur*,—d’autres, sans doute, reprenaient sur le champ ceux de. leurs enfans qui faisaient de ces fautes disgrasieuses; et puis les colléges se. sont multipliés ; nous avons eu les Surintendants de l'instruction publique f, et les écoles se sont comptées par centaines ; partant, ‘les instituteurs ont fait corps, et ces hommes, même quand ils n’en ont pas souci, ont un langage moins négligé que les autres citoyens. Les dames du Se Cr se sont efforcées, dans les premiers tems, de réformer le langage et la prononciation de leurs élèves, et les autres communautés, se piquant d’une louable émulation, pour ne pas dire d’un juste respect humain, ont aussi eu à cœur cette réforme du langage oral, quoique non pas, peutêtre, avec assez de constance. Il nous.est tombé une pluie, une manne bienfaisante de manuels, de dictionnaires de locutions vicieuses ou qu’on a prétendu telles Ÿ, Un grand nombre d'hommes instruits se font aujourd’hui un mérite de parler * * Ile fallait point éjaculer devant mon père ou le doëteur le mot “ ménterie,° MA à 0 LA 2m LA Sr , Trisgig. dite ‘elle lui fait une mepterie
+ FEdncatiqn."? at-on dit,—faisant à tort ce mot éynoninie absôlt d'instruction. : ù
+ Au nombre de ceë guidés, je dois distingüer célui de Ph. Boucher Belleville. entre les Canadiens, excellent philologue. -- 4)
Pt
correctement leur langue, aux anglicismes près, que bien peu évitent. En somme, si la conver- \sation n’est point encore ce qu’elle doit être, il y à du moins une grande amélioration sur ce point dans les classes du peuple qui ne sont pas tout-à-fait illettrées; réaction salutaire qui serait, sans doute, plus tôt advenue, si vingt années de discordes politiques, ferment d’une insurrection, n'étaient venues rembrunir nos annales. Il ne faut que parcourir les gazettes de l’époque pour sentir combien peu ces disputes étaient propres à inciter le goût des finesses ou délicatesses de langage, des tours d’élocution choisie dont se pique l’idiomiste; ce qui était d'autant plus à regretter, qu'on voyait éclore le talent dans le pays, en dépit de la Discorde, qu’à bon droit les mythologues nous peignent comme un monstre inflexible.
Il habite en tyran dans les cœurs qu'il déchire, Et lui-même il puuit les forfaits qu'il inspire.
Son haleine en cent lieux répand l’aridité ;
Le fruit meurt en naissant dans son germe infecté.
Aussi ne reconnait-on déjà plus le portrait que De Sales Laterière traçait en 1829 de ses compatriotes, dans une brochure sur le Canada que le fameux Roëbuck reproduisit en anglais l’année suivante :
Selon M. Latérière, de Québec, dit Lebrun, (Tableau des
Deux Canadas), tout dans le peuple canadien respire le bien être; chacun sait pourvoir confortablement à ses besoins.
Voyez aux heures des offices cotholiques sortir des fermes, l'hiver, des curioles *, l'été, des calèches que traînent des coursiers dont l'allure est l’amble. Le costume des femmes brille au moins de six couleurs diverses, et les hommes ne leur cèdent ni en recherche ni en propreté. Si l'intérêt traite de quelques affaires à l’extérieur de l'Eglise, dans l’intérieur la coquetterie distrait de la dévotion et l’amour n’y est pas exclusivement divin: puis, quand on ne se read pas à la taverne, c'est qu'un festin appèle ailleurs. Des noces seraient mesquines si elles ne procuraient pas. quinze jours durant, des cortèges, des visites, des bals. Les beaux mois d'été sont revenus; la pêche attire sur les ondes si limpides du fleuve presque sans rives, des sociétés de promeneurs; d’anciennes chansons normandes sont chantées en chœur par une belle jeunesse, comme les barcarolles par les gondoliers de Venise : foler et plaisir leur convient. Le Canadien Français, courtois, à l'humeur gaie et pacifique, forme ua contraste avec l'Américain taciturne et parcimonieux, avec l’émigrant mélancolique et querelleur.
Un poëte de Québec, voyant l’âge d'argent finir, disait aux Canadiens, en 1831 :
Rappelez-vous votre source première.
Rappelez-vous de qui vous êtes nés :
Fils de Français, voyez l’Europe entière, Suivre l’exemple de vos aînés.
Lorsque la voix du pays vous réclame.
De vains débats doivent être finis.
Que désormais, son amour vous enflammme ; Pour être heureux, soyez toujours unis.
Mais d'ores et déjà n'’écoutait-on plus de si sages conseils; on ne parlait plus que politique, et le pays était en feu. Ce n'est pas moins au milieu de cette effervescence des
* Pour le mot ‘“ cariôle.”* voyez plus bas.
esprits que trois jeunes hommes s’essayaient à l’envi, avec verve et talent, dans le genre roman, qui demande une si belle imagination— Philippe Aubert de Gaspé, fils, Réal Angers et George de Boucherville. L'œuvre de M. de Gaspé, mort jeune homme, est le premier roman canadien; il est inoïns considérable que remarquable à titre de premier né et comme adhésion au nouveau goût littéraire français des romantiques, dont Victor Hugo était le chef*, mais qui reconnaissaient deux prototypes en Shakespeare et Lord Byron,—sinon un troisième, Hogarth, qui, selon la remarque de Léonce de Pesquidoux, est encore plus un auteur qu’un peintre.
—En parlant de l'amélioration sensible du langage, nous avons réservé les anglicismes :
Un sage emploi de nouveaux mots, disait l'abbé Maguire, et de mots anglais lorsque la langue française n’en fournit pas l’équivalant, est permis, commandé mêmef. Mais hors des eas extrêmes, l'emploi de mots et de constructions anglaises est un véritabie fléau pour la langue. Déjà cet abus a envahi la portion instruite de notre société et y fait des progrès alarmans, et pour comble de imnalb-ur, on porte quelquefois cette licence dans des écrits que d’ailleurs, le génie ne désavouerait pas. Quant à l'emploi de mots purerent auglais, à où il y a des termes français qui leur répondent, c’est une manie insupportable, — c'est le comble du ridieule; et cependant, combien de personnes, même d'éducation, qui tombent dans ce défaut. Telle dume ne peut manger sa soupe qu’au barley ; tel monsieur vous prie de lui passer un tumbler pour boire du
* Mercier, qui avait aspiré à l'être, sous l'empire, n’a point fait école.
+ Pourvu, pourtant qu'ils ne soient pas trop baroques—comme certains mots anglais tirés de l’allemand.
Le
brandy avec de l'eau; celui-ci vous demande, sans perdre som sérieux, si ces phtates sont cuites au stéam ; celui-là, si vous avez oublié de payer une visite à madame une telle... Qui.ne voit la, barharie de ces ‘expressions, —\'’impertinence d’un tel
di OT |
. Remarquez que c'est un Anglais qui nous fait la leçon !.. l'abbé Maguire était né à Philadelphie: les Anglais qui s’adonnent à parler notre langue disent mieux que nous, parce qu’ils sont plus sur leurs gardes—tels les Aylwin, les Drümmond, les Johnson, —feu le Colonel Gugy et l'abbé Holmes; pensant à bon escient qu’il y a un temps pour parler l'anglais ; un autre pour parler français, et n'étant mus par aucune coquetterie de débiter des anglicismes, puisque ces choses sont leurs et qu’ils veulent en être divertis pour le moment.—Mais le plus éclatant exemple nous est donné par le Marquis de Lorne, notre vice-roi, répondant à l’ Adresse &ies citoyens de Québec*.
* L'abbé Maguire, toutefois, dut subir plus
d’une critique ; l'une d'elles était d'un confrère, le: grand-vicaire Demers; une autre, de mon père, qui éditait pour lors la feuille périodique intitulée l'Encyclopédie Canadienne :
Un défaut du livre f, dit le dernier, c’est de ne pas donner toujours, lorsque la chose semblerait pouvoir se faire, le mot
ou l'expression à employer à la place du mot improuvé et qui semblerait nécessaire s’il n’y avait point d'équivalant ; comme
* Voir PAppeadice.
+ “ Manuel de Locutions Vicieuses.”
châûte de neige, boîte ou plutôt boète, borduges, cassot où cusseau, gaussér, Où gosser *, pagée (de clôture), etc.
L'auteur condamne comme ne se trouvant dans aucun dictionnaire des mots qui se trouvent au moins dans quelquesuns, comme (ransvider, picotte, donnés comme synoñimes de transwgser et de vartole, Il veut à tort que d’autres mots, comme plançon, ébaroui, n'aieut pas le sens qu'on leur donne dans ce pays. I! laisse incompiète sa monenclature de barbarismes et de locutions vicieuses. en omettant des termes dont le peuple se sert encore plus abusivement, peut-être, que des mots germer ou germage, pelleter, ete., tels que abryer pour couvrir, acculer ? en parlant de souliers, «ppointer pour nommer, béati pour abattis, enfurger, meulon, pour meule ou meuleau de foin, mouiller pour pleuvoir, mâre pour meuron, piler sur, vieilloche, ete. Il ne parle paint des anglieismes auxquels donne lieu parmi nous le mot aucun, que quelques personnes emroient sans névation dans le seus de tous ou de l'un quelconque. ée
Et s’il est des cas extrêmes où il soit permis de se servir de termes nouveaux, pourquoi rejeter afoca, pemina, par exemple, s’il était vrai qu'ii n'y eût pas d'autres mots pour désigner les fruits ou baies que nous nominons ainsi en Canada d’après les aborigènes ?.…
Il en est de peminu, dit l'auteur des Questions Grammaticales Demers) comme du cassis (grosiller à fruit noir); du bluet du Canada (espèce d'’airelle particulière à l’Amérique Septentrionalei ; des atoeas, dont les fruits portent les mêmes noms que les arbustes ou arbrisseaux qui les produisent. Boiste, Landais, Nodier et les auteurs du nouveau dictionnäire d'histoire naturelle désignent sous le nom d’atoca Ÿ une espèce d’airelle canneberge, ou d’airelle des marais. Les auteurs de ces dictionnaires, ainsi que les Canadiens, indiquent +ous ce nom et l’arbuste et la baie qu'il produit.
; * * Il y a ‘ coupililer.” + Aussi “éculer.” + Probablement sans se douter que ce soit là un mot criginairemeut sauvage.