‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 100 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Comme ils entraient dans la vieille maison, ils s'arrêtèrent un instant au pied du vaste escalier et se regardèrent tous trois avec la même pensée : le deuil était là, partout; un souffle glacial de l'Invisible glissait dans l'air; le silence était solennel : ce fut comme s'ils distinguaient, montant devant eux, s'appuyant à la même rampe, pâle dans l'ombre, bruissant à peine, le terrible fantôme qui guettait son heure.

Ils entrèrent dans l'appartement. Des odeurs de remèdes les prirent à la gorge. Une porte s'ouvrit sans bruit. Des pas muets glissèrent sur le tapis de l'antichambre. Angélique était là.

— Dieu soit loué, Siméon ! dit-elle, tu arrives à temps. Il a rouvert les yeux tout à Theure. Il a pris deux cuillerées de Champagne. Lui qui aimait tant le vin rouge, le vieux bordeaux, le médecin défend qu'on lui en donne. Je lui ai dit que tu arrivais. Je crois qu'il a compris. A présent, il repose.

Elle s'interrompit pour embrasser son frère et sa nièce, et les conduisit dans la bibliothèque, où Paul et Louise lisaient chacun de son côté. A voix basse, ils échangèrent quelques paroles de bienvenue, comme s'ils se fussent vus la veille : et pourtant, Siméon songeait qu'avec ses cheveux grisonnants, son visage fané, sa sœur n'était presque plus qu'une étrangère...

— Sans doute, dit Angélique aux nouveaux arrivants, vous avez besoin de prendre quelque chose ?

— Tout à l'heure, répondit Siméon. Je voudrais leyoiVy surtout.

— Viens, dit-elle.

Esther les suivit, tremblante.

Un demi-jour filtrait dans la chambre, éclairant à peine les vieux meubles, la haute et large armoire aux sculptures savantes, les portraits d'ancêtres, raides dans leurs pourpoints ou tout noirs dans leurs robes pastorales à peine éclairées par la ligne blanche du rabat, le grand lit à colonnes où depuis deux cents ans naissaient et mouraient les aïeux. Assis plutôt que couché sur ce lit, soutenu par une pile d'oreillers, Abraham Naudié sommeillait, dans sa longue barbe fleurie, sous la couronne de ses cheveux blancs. Les traits tirés, le nez pincé, la bouche entr'ouverte, comme diminué par la maladie, il conservait pourtant sa beauté majestueuse de vieillard de légende. Un instant, ses lourdes paupières se soulevèrent, ses yeux flottèrent dans le vide, puis se posèrent, hagards, inconscients, sur le liToupe debout à son chevet.

— Père, appela Siméon, père ! est-ce que tu me vois?

Le corps n'eut pas un tressaillement. Les yeux se nMcniièrent, puis se rouvrirent encore — lumières (jui vacillent avant de s'éteindre. Esther, effrayée, se détournait à demi.

— Mon Dieu ! s'écria M. Naudié en se tordant les mains, est-ce qu'il ne me reconnaîtra pas ?

Page 1