‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 103 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

procher. Les yeux du vieillard se rouvrirent encore une fois, vitreux et vides, éteints déjà dans l'ombre infinie qui l'enveloppait; ils flottèrent sans se poser, se refermèrent, se rouvrirent, puis le souffle se ralentit encore; la tête remua, jetée en avant par deux ou trois hoquets. Le silence devint plus profond. La garde déclara :

— C'est fini !

En même temps, d'un geste habituel, elle abaissait les paupières sur les yeux qui ne se rouvriraient plus, et, prête à remplir ses derniers offices, soulevait entre ses bras vigoureux le corps inerte, la fière et belle tête d'où les pensées avaient volé sur le monde.

Tout près du lit, Siméon sanglotait dans 'les bras de sa fille et d'Angélique. Un peu plus loin, dans un angle sombre, Louise et Guillaume, la main dans la main, semblaient attendre encore. Et la voix sèche de Paul s'éleva dans le murmure des sanglots, récitant des fragments de psaumes :

« Tu réduis Vhomme mortel en poussière, et tu dis : Fils des hommes, retournez en terre!,.,

« ... Tu les emportes comme une ravine d'eau; ils sont comme un songe, ils sont, le matin, comme une herbe qui change..,

«... Car tom nos jours s'en vont par ta grande colère, et nous consumons nos années comme une pensée.., »

Dans la matinée qui suivit le départ de M. Naudié, Henri Defos se rendit aux bureaux de son père. Il traversa les chantiers noirs de poussière, encombrés de tas de houille ou de bois, où des machines grincent en déchargeant des navires au bord du canal, où peinent des hommes sous des charges trop lourdes. Aucun goût ne l'appelait vers cette activité, dont il allait pourtant devenir un des rouages : jamais il ne s'intéresserait aux affaires. Mais, en calculant l'effort qu'il avait fallu pour renoncer à la carrière que lui défendait sa conscience, il ne se sentait pas le courage d'en accomplir un second pour conquérir sa pleine liberté. D'ailleurs, d'autres soucis l'absorbaient : fatiguée des récents combats, meurtrie par une victoire remportée dans la nuit même, brisée par une résolution prise avec douleur et qu'il s'agissait d'exécuter sans retard, son âme se désinléressait du travail et de l'avenir.

Page 1