‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 104 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

M. Defos se réjouit de voir son second fils entrer dans son bureau, pièce austère, dont les fenêtres ouvraient sur le chantier, centre de son active énergie qui, de là, gouvernail un petit monde. Depuis la maladie de Henri, il l'observait avec un peu de cefte timidité qu'ont les gens très forts, aux mains lourdes, devant les bibelots fragiles. A peine osait-il le trouver lent à rentrer dans la vie, et paresseux. Mais il ne lui reprochait rien, il prenait patience.

— Ah! ah! dit-il, lu te décides à venir prendre Tair des bureaux! C'est bien. Je suis content de te voir ici. Veux-tu te mettre au travail? Aujourd'hui, demain, tout à l'heure?

Henri s'assit vis-à-vis de son père, qui posa sa plume, repoussa ses papiers, tourna vers lui le fauteuil mobile que son poids fit craquer.

— Le plus tôt possible, dit-il.

La figure de M. Defos s'éclaira.

— ... Seulement, mon père, je voudrais commencer par un voyage.

M. Defos se récria, prêt à blâmer :

— Un voyage! Quel voyage? Un voyage d'agrément? En Italie, sans doute?

— Un voyage utile, plutôt, pour le compte de la maison... si roccasion s'en pouvait présenter.

— Voilà qui me plaît davantage ! En ce moment, nous avons un procès en Norvège, qu'il serait bon de suivre de près. Je puis l'expliquer l'affaire, et, si le Nord le plaît...

252 LE MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIfi

— Le Nord, le Midi, peu m'importe ! Je voudrais partir tout de suite. Voilà l'essentiel.

— Pourquoi ?

Un silence prolongé répondit seul à cette question. M. Defos la répéta. Henri baissait la tête.

— Oh ! oh ! dit M. Defos, le front plissé, qu'est-ce qu'il y a donc? Tu comprends qu'il faut que je sache.

Des soupçons et des craintes traversèrent son esprit : ce fils étrange, qui lui ressemblait si peu, le promenait de surprise en surprise.

— Ne me demandez rien, mon père, dit Henri.

— Pourtant...

— ... Les motifs qui m'engagent à partir, ce ne sont pas des faits. Ils n'existent qu'au dedans de moi. Vous n'avez pas 5 craindre que mon départ vous occasionne aucun ennui ; au contraire, je n'oserais répondre que ma présence ici ne devienne une cause de difficultés. Je vous ai déjà beaucoup demandé, depuis quelque temps. Je vous demande encore ceci : laissez-moi partir ! Je reviendrai dès que je pourrai revenir : vous aurez alors en moi un lils obéissant et dévoué, qui tâchera de compenser par son zèle les soucis qu'il vous donne.

Quelque fermé qu'il fût à tout ce qui sentait le roman, M. Defos devinait maintenant. Sans doute, il comprenait mal qu'il fût nécessaire de partir pour lutter contre un de ces caprices du cœur dont il croyait qu'on triomphe sans peine, avec un peu de

Page 1