‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 107 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

— Pourquoi ne l'as-tu pas revue? Ce soir, qui t'empêchait d'aller lui dire adieu?

— Je vous assure, mère, que cela vaut mieux ainsi.

Comment avait-il pu songer à tromper sa mère sur les vrais motifs de son départ ? Elle l'aimait trop pour rien ignorer, elle connaissait dès longtemps son secret, elle lui était indulgente jusque dans sa tentation. Se sachant deviné, il n'éprouva plus qu'un grand besoin de confidences et de consolations.

— Cela vaut mieux ainsi, répéta-t-il.

Il ajouta lentement, en détournant les yeux :

— Des liens se forment, dont on ne connaît pas la force. Ce sont de douces habitudes qui nous prennent peu à peu. C'est une affection qui s'approche sans qu'on la voie, jusqu'au moment où l'on s'aperçoit qu'on lui appartient. Et puis, un jour, on ouvre les yeux, on mesure les chemins parcourus. Mère, mes yeux se sont ouverts : que voulez-vous donc que je fasse ?

Il s'attendait à des paroles à peu près pareilles à celles que son père lui avait adressées le matin; car sa mère, selon l'image qu'il se faisait d'elle, était, avec plus de tendresse, d'une aussi stricte honnêteté. Elle se contenta de'murmurer :

— Ah ! si Jane m'avait écoutée, jamais elle n'aurait épousé cet homme !

Ce regret plaintif, cette vaine protestation le tou-

cha jusqu'au fond du cœur. Pourtant il ne faiblit pas.

— Oui, répondit-il, si... si... Mais elle est sa femme... Puis-je rester là, sur son chemin, étranger rôdant autour de la maison défendue ? Puis-je Irou^ bler la paix de son ménage et celle de son cœur? Et puis, jusqu'à quel point peut-on répondre de ses forces ? Eh bien, je l'aime trop pour vouloir son mal. Je l'aime pour elle. Sa dignité m'est plus chère que mon bonheur. Je ne veux pas l'entraîner dans les chemins du mensonge. Je veux qu'elle soit une honnête femme, qui peut souffrir dans son cœur, mais dont la conscience reste intacte. Pour que cela soit, il faut que je parte. Je lui écrirai quelquefois. Je reviendrai quand nous serons plus forts tous les deux, assez forts pour nous revoir. Quelle belle amitié nous unira tous, loyale et permise, dont nous n'aurons point à rougir devant les autres ni devant nous-mêmes !

M'"' Defos suivait, en s'étonnant, ce langage du pauvre amoureux romanesque et candide. Tout ce qu'elle y comprenait, c'est que son fils souffrait et renonçait au bonheur dont elle s'obstinait à vouloir pour lui la conquête. Tel est l'ascendant de la pureté d'ame, qu'elle n'osa rien lui révéler de ses projets ténébreux. Comment dire à un tel homme, saintement prêt au sacrifice, ce qu'elle pensait depuis ]onglem[)s : que le mariage n'est point indissoluble, et que le Code même permet de prendre légalement la l'omme du prochain?

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