QUATRIÈME PARTIE
— Oh ! ce Naudié ! fit-elle avec haine.
— Il n'est coupable de rien, dit Henri, et il souffre, lui aussi. Allez ! c'est à moi de partir, c'est moi qui suis de trop !
Il s'exalta sur son sacrifice, tandis que sa mère, changeant de ton, l'approuvait, le plaignait, le consolait, finissait par lui avouer, les yeux en pleurs, la détresse de son amour :
— ... Reviens, reviens bientôt ! Je m'étais accoutumée à ridée de t'avoir là, toujours; voici qu'il me faut te voir partir. C'est trop cruel. J'ai besoin de toi, depuis que j'ai failli te perdre. Oh ! je pourrais haïr ceux qui m'empêchent de te garder!
Resté seul, Henri termina sa lettre. Il l'avait commencée sur un ton paisible de raisonnement, déroulant la chaîne des motifs qui le poussaient au départ. A mesure qu'il avançait, dans la fièvre de la nuit, sa pensée se faisait plus fougueuse. La violence de sa passion et le romantisme de son sacrifice s'échappaient en phrases orageuses, les pages se couvraient sous sa main rapide. Sans plus peser ses mots ni ses images, sans retenir l'intensité de ses aveux ni l'ardeur de ses cris, il brodait sur ce thème : a Je vous aime et je pars ! » Thème éternel, dont chacun de ceux qui le répètent croit découvrir l'amertume; thème où vibre ce qu'il y a de meilleur au fond de l'homme : sa force d'amour et sa force de sacrifice; thème qu'ont modulé sur des tons différents à travers les âges la longue série des amants obscurs ou
glorieux qui ont connu le déchirement de l'adieu nécessaire, du devoir accepté. Et puis, sur la lettre achevée, Henri demeura plein d'angoisse. Que penserait-elle en [a lisant? Peut-être — intolérable crainte ! — qu'il ne l'aimait pas assez...
Le jour pointait. Il ouvrit sa fenêtre. Dans une clarté brouillée, il put distinguer à sa gauche le grand cèdre du jardin des Naudié, noir et rigide; et soudain, comme S'il eût mesuré la distance qui, dans peu d'heures, allait s'élargir entre elle et lui, il murmura désespérément :
— Rester ! . . . Oh ! rester ! . . .
Mais il était de ceux auxquels leurs faiblesses apportent un motif de souffrir davantage, non. de lléchir.
Jane sortait d'une querelle avec Berthe, quand on lui remit la lettre de Henri : M*"" Defos, peu soucieuse d'atténuer le coup dont la violence même pouvait servir ses desseins, n'eut garde de l'apporter ellemême avec les ménagements recommandés. Ce fut un orage d'étonnement, de colère, d'humiliation, de désespoir, qui se déchaîna pendant une heure en sanglots étouffés, dans la chambre close. Puis la tempête s'apaisa, la nature agissante et combative de la jeune femme reprit le dessus : elle douta qu'il fût vraiment parti, elle entrevit mille moyens de le retenir ou de le rappeler. Tout cela dans l'incertain; car Henri ne parlait que de ses sentiments, et se taisait sur son voyage; donc, il fallait savoir. Un manteau jeté sur son peignoir du matin, la tête enveloppée d'un châle, Jane courut chez sa tante, dont elle escomptait l'appui.
Fatiguée* de sa nuit d'emballage et d'émotions,
M'"' Defos errait dans la maison vide, surprise encore, croyant à peine à l'événement qui venait de la bouleverser. Lassée, vieillie, elle semblait, dans sa masse plus molle que jamais, d'une indifférence veule, avec son masque muet dont les traits immobiles paraissaient empâtés ou figés dans leur graisse. Mais Jane savait bien que, sous cette envejoppe épaisse, s'agitait une âme violente aussi, à sa manière; un sûr instinct l'avertissait qu'elle trouverait en cette mère une alliée, p*eut-être un sauveur. Aussi, bien qu'elle n'eût jamais fait à sa tante aucune confidence, ne se donna-t-elle point la peine de cacher son émoi. Du ton qu'on prend en entrant dans une maison où la mort vient de passer, elle demanda d'emblée :
— Est-ce vrai ?
— Oui, c'est vrai.
— Comment? pourquoi? où ?
M'"' Defos fit asseoir Jane à côté d'elle, et, lentement, lui expliqua : la Norvège..., un procès important..., les intérêts de la maison. Complaisamment, elle insista sur le côté pratique du voyage. Suffoquée, Jane s'écria :
— Des affaires... Il est parti pour des affaires ! M"" Defos l'observa un moment, lut dans son
cœur, et, lui prenant la main, dit posément :
— Les affaires sont un prétexte, mon enfant. La cause, vous la connaissez mieux que personne : je suis sure qu'il vous la dit dans sa lettre.