‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 11 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

que décoraient de vieux meubles d'un très beau style, le théologien ne s'aperçut jamais de sa gène relative : la vie entière de sa femme — morte une fois ses nombreux enfants élevés et dispersés — fut consacrée à lui en épargner la sensation ; celle de sa fille Angélique se consumait dans la même tâche; quant à ses fils, dont l'existence fut souvent difficile, ils seraient morts de misère avant de lui parler de leurs embarras. Il put donc se développer librement et noblement, pareil à ces grands chênes qui croissent parfois isolés dans une clairière, entourés à distance de moindres rejetons ; et, pendant un tiers de siècle, il passa à juste titre pour une des grandes figures du protestantisme contemporain.

Penseur aux horizons enténébrés, mais qu'illuminaient souvent d'éclatantes inspirations, écrivain puissant, délivré des grisailles filandreuses du « style réfugié », capable d'exprimer sa pensée en images et en symboles, il a exercé sur ses contemporains une action incontestable, et, parmi ses nombreux ouvrages d'exégèse, d'histoire religieuse et de morale, plusieurs ont creusé leur sillon dans le monde. En vérité, Abraham Naudié fut un théologien unique en son genre : mystique, fervent, audacieux, indépendant, il n'abordait aucun sujet sans le soumettre au crible de sa critique raisonneuse, qui semblait d'abord triompher, puis battait en retraite dès que la foi vaincue claironnait un appçl. Aussi, ses voltes inattendues, qui corr-es-

pondaient aux phases d'un véritable duel intérieur entre sa volonté de croire et sa liberté d'esprit, déconcertèrent souvent ses admirateurs les plus dévoués. Après son Histoire de Vapôtre Pierre^ on le crut proche de Rome, et de vives inquiétudes agitèrent les hautes sphères de l'Église réformée ; mais, dans une étude sur les Humanistes chrétiens, il se posa en champion zélé du rôle historique de la Réforme — attitude qu'il accentua plus tard dans sa retentissante Réponse à Jean Janssen. Entre temps, ses Dialogues sur les questions actuelles firent craindre qu'il ne tombât dans la libre pensée, que cependant il condamna violemment dans son Essai sur la Foi. Pendant bien des années, cette apparente instabilité lui valut d'âpres reproches; puis, quand, au bout de sa carrière, son œuvre apparut dans son ensemble, on s'aperçut enfin de sa robuste unité : avec ses contradictions passagères, ses retours, ses virements inattendus, ses audaces, ses timidités, elle formait un cercle complet, le vaste cercle où peut s'enfermer une pensée inquiète et riche, qui s'efforce vers la vérité sans reculer devant aucun obstacle, mais en reflétant les aspects changeants des choses. Seuls, les plus clairvoyants parmi ses lecteurs ou ses élèves reconnurent alors que, si ce dangereux périple l'avait ramené à son point de départ, c'est qu'il tenait au protestantisme par tradition plus que par conviction : le ciment d'un long passé le rivait aux croyances de ses ancêtres, malgré

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