PREMIÈRE PARTIE tll
les bonds de son imagination et les manœuvres hardies de sa logique.
Les colères, les querelles, les haines que cet homme de pensée avait soulevées au cours de sa longue carrière s'apaisèrent dans les belles fêtes qui en furent le couronnement. Entouré de ses collègues, de ses étudiants, des délégués des Facultés protestantes, de théologiens, de philosophes, Abraham Naudié s'épanouit sous une averse de discours, de télégrammes, d'adresses roulées dans des étuis de maroquin, de diplômes sur vélin qui le nommèrent docteur honoris causa ou professeur émérite dans une dizaine d'universités des deux mondes. Par moments, il semblait chanceler sous le poids de tant d'éloges officiels : l'émolion faisait trembler ses joues ou mouillait ses yeux. Puis il redressait sa liaulo taille, plongeait de son geste coutumier sa main dans les flots de sa longue barbe, souriait avec une imperceptible ironie : et ce sourire était, sans doute, la revanche de ses souvenirs qui lui rappelaient la violence des diatribes subies pour la recherche de la vérité.
Une longue journée de représentation ne lassa ni sa verdeur ni sa verve infatigables; le soir, après avoir fait honneur au banquet, il se leva, solide et vaillant, pour répondre enfin aux toasts, aux hommages, aux compliments. Jamais cérémonie universitaire n'entendit pareille improvisation. Avec ce mélange de hauteur et de bonhomie, de génie et de
simplicité, qui le caractérisait, Abraham Naudié raconta les efforts du siècle dont il avait été l'un des acteurs et l'un des témoins, dont sa propre vie était un épisode, que sa pensée avait fécondé; et ses admirateurs, ses amis, ses fils groupés autour de lui, crurent par moments assister, du haut d'un sommet où le vertige habite, aux manœuvres d'une immense armée éparse dans la plaine.
«... Mes premiers souvenirs, dit-il, datent delà famine de 1817. Je fis alors ma première sottise : je crevai avec un couteau un blutoir dont on se servait chez nous pour tamiser le blé. C'était le temps où Louis XYIII se trompait sur les aspirations de son peuple et sur son rôle de monarque constitutionnel. Et dès lors, j'ai marché de sottise en sottise, avec le siècle qui marchait d'erreur en erreur... »
Elles défilèrent toutes, ces erreurs, avec les illusions, les espoirs, les attentes qui les préparèrent, les enthousiasmes qui les soutinrent, les déceptions et les repentirs de leurs cruels lendemains. On vit passer, évoqués en quelques mots qui leur rendaient la vie, les doctrinaires de la Restauration, les utopistes de 1848, les républicains du second Empire, les socialistes de la troisième République et ceux de TAllemagne impériale, les rêveurs, les penseurs, les philosophes, les charlatans, les hommes à systèmes et les hommes d'action, les poètes, les savants et les aventuriers : tout le cortège des chasseurs de chimères, des prometteurs de lendemain, des mar-
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chands de vaines espérances; et toujours à leurs côtés marchait, les observant et les jugeant, le grand vieillard qui ressemblait, à cette heure, à la figure traditionnelle du Temps — et mêlait pittoresquement le récit de ses menus actes journaliers à celui des exploits sonores dont il soulignait ainsi les vanités.
«... Je me souviens d'une course que je fis dans les Alpes, en juillet 1830, avec un ami qui devint plus tard pharmacien à Montpellier. Du haut d'un sommet, nous vîmes le soleil se lever et nous le comparâmes à Charles X, tandis que les nuages qui montaient contre lui nous représentaient les masses populaires marchant à l'assaut de la monarchie... »
A la fin, quand il eut feuilleté l'énorme livre dont son doigt ne pouvait tourner les dernières pages, le vieux professeur ramassa toutes ses observations, toutes ses pensées, pour les lancer, comme un regard de prophète, dans l'inconnu de l'avenir.
«... Voilà ce que j'ai vu, messieurs. J'ai donc vu beaucoup de choses, en simple bourgeois que je suis. Maintenant, bien que ma vue ait baissé avec l'âge, je regarde encore autour de moi. Qu'est-ce que je vois ? Hélas ! la confusion d'une nébuleuse ! Dans le haut, un développement industriel et commercial énorme, accumulant les richesses au point de les déprécier, tandis qu'en bas, la misère s'agite et menace; des gouvernements qui préparent la guerre en jurant qu'ils veulent la paix, et des peuples affamés d'ordre
et d'union; des savants dont les découvertes innombrables — qui d'ailleurs ne sont plus que des applications de principes connus — compliquent la vie sous couleur de la faciliter, sans satisfaire un seul des vrais besoins de nos âmes. Que sortira-t-il de tout cela? Je ne le saurai pas. Vous le saurez, vous, jeunes hommes qui marchez vers l'avenir. Et moi qui viens du passé, moi que vous avez fêté aujourd'hui, je ne sais vraiment pas pourquoi, je voudrais pouvoir vous donner l'épée et le bouclier qui vous armeront pour les luttes futures. Mais voici, je ne trouve au fond de mon expérience de vieil homme qu'un humble conseil : Soyez des hommes de bonne volonté, car c'est ceux-là que Dieu aime, c'est ceuxlà qu'il conduit vers le mieux. Et c'est à ceux-là que je bois ce verre de bon vin que vous m'avez donné ! »
Ainsi parla le vieil Abraham Naudié. Autour de lui, ses tils rayonnaient, comme éclairés par son éclat. Seule, la mince figure de Paul demeurait inquiète et bilieuse : pour l'évangéliste, ce tableau du siècle, trop « philosophique », négligeait de marquer les traces de l'intervention divine et, surtout, manquait de quelques invectives contre Rome.
Parmi les auditeurs, plusieurs auraient sans doute jugé comme lui, s'ils eussent réfléchi; mais, grisés par la parole, par la pensée, par le respect, ils ne réfléchissaient point; et, oublieux de leurs intransigeances et de leurs partis pris, ils acclamèrent le