QUATRIÈME PARTIE
pourtant on n'a qu'une vie! Voyons, cela est-il juste^ cela doit-il être ?
M"* Defos soupira :
— C'est le mariage, mon enfant, c'est la loi !
— Oh ! la loi, le devoir, la conscience, tous les mots de votre dictionnaire ! Je ne les comprends pas, moi, je ne veux plus les comprendre, je les trouve faux, vides, absurdes !
A ces violentes paroles, lancées avec feu, M°' Defos répliqua, placidement résignée :
— J'ai été jeune comme vous, Jane. Je crois même que j'ai été jolie. J'ai eu des rêves, moi aussi, comme presque toutes les jeunes filles. Et puis on m*a mariée à M. Defos. Vous le connaissez. Ai-je besoin de vous dire qu'il ne ressemblait guère à mes héros? Aussi, pendant un temps, je me suis crue très malheureuse. Peut-être l'ai-je été vraiment. Pourtant, la vie a passée. ••
— Mais je ne veux pas qu'elle passe ainsi pour moi, je ne veux pas! Je la veux belle, je la veux libre, je la veux pleine d'amour ! J'étouffe dans les liens où je me suis enchaînée : pourquoi ne les briserais-je pas ? J*ai du courage, je ne crains rien. La loi ! Vous oubliez que, s'il y en a une qui attache, il y en a une qui délie. Oui, oui, il y a aussi des lois libératrices : pourquoi ne parlez-vous jamais de celles-là?
— Ici, mon enfant, dans celte maison, dans cette ville, dans notre loi, l'on plie et l'on se soumet.
— Je ne suis pas des vôtres, moi. Si je me révolte? Votre foi, votre ville, vos traditions — je suis prête à les braver! Je marcherai contre elles, la tête haute !... El vous, du moins, vous ne me combattrez pas!
— Ah! dit M"' Defos, si je croyais que la séparation pût guérir mon fils, je vous combattrais aussi. Mais je sais qu'il vous aime Irop pour vous oublier !
Une courte phrase dans une lettre de Berthe à Eslher apprit à M. Naudié le brusque départ de Henri. Celte nouvelle, qui lui parvint le matin même des obsèques de son père, n'atteignit qu'une âme distraite : depuis quatre jours, la figure de Henri, comme celle de Jane, s'eflaçail presque dans le remords du devoir négligé. 11 songeait à son père, mort sans adieu, plus qu'à sa femme et plus qu'à son rival, et à ceux-ci, sans l'âpre douleur de l'amour blesse, de la jalousie irritée. Sa passion tombée dans la catastrophe de la crise traversée, il ne gardait que la volonté de défendre en homme d'ordre et de paix la dignité de son foyer. Aussi, quand Esther lui lut la lettre de Berthe, se dit-il seulement, à peine ému, que ce dé])art arrangeait tout — trop tard. Et il se laissa reprendre par le flot de souvenirs, de regrets, de n'ilexions où l'entraînait le spectacle qui se déroulait autour de lui.
Car la mort d'Abraham Naudié, comme dix-huit mois plus toi son jubilé, ramenait à Monlauban les