‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 111 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

longues redingotes et les têtes respectables du protestantisme universitaire et théologal. Des professeurs, des pasteurs, des philosophes — théories d'âmes sereines, de cœurs réguliers, de pensées réglées par la méditation — se retrouvèrent derrière le char funèbre, chargé de couronnes, qui emportait dans l'infini l'illustre et lourde dépouille du grand homme. La gravité recueillie de ce défilé pénétrait Siméon : en marchant devant eux, il se retrouvaitun d'entre eux, simplement. 11 écouta sans distraction leurs discours, autour de la tombe : longs discours honnêtes qui célébraient avec plus de zèle que d'éclat l'œuvre puissante du trépassé, et cette pensée éteinte qui leur avait toujours inspiré autant de crainte que d'admiration. Les paroles qui tombent sur les cercueils se ressemblent toujours, comme les draperies des pompes funèbres : celui qui s'enfonçait dans la terre dépassait leur commune mesure. N'importe ! Les paroles tombaient toujours, inégales au sujet, et le vent les emportait ; tandis que, loin de là, dans des coins inconnus du monde, dans des âmes d'adolescents penchés sur des livres, germait la forte graine ([u'avait lancée la main du vieux semeur...

Après l'hommage officiel, après le départ des délégués, les questions de famille revinrent au premier plan. Il fallut discuter des intérêts, des arrangements de vie. Angélique faisait pitié — pauvre liane rejetée sur le sol par le bûcheron qui vient d'abattre l'arbre où elle s'appuyait. Tant d'années de douce servitude

Tavaienl rompue au sacrifice. Qu'allait-elle devenir, seule désormais, sans objetà son dévouement, forcée de s'occuper d'elle-même — et ne sachant pas? Tel était son désarroi, qu'on eût pu lui appliquer ces paroles des Dialogues du temps présent : « Le sacrifice n'attend aucune récompense. La seule joie qu'il puisse donner, c'est de durer, c'est de recommencer toujours; car, dès qu'il cesse, il laisse après soi plus dévide que les plus chaudes affections. Et c'est peutêtre parce qu'il est sans espérance que Christ — ce suprême connaisseur de l'âme qui savait où la toucher pour l'anoblir — en a fait la plus haute des vertus, le fondement de sa morale, la base et le résidu de nos croyances, d Hirondelle oubliée au départ, elle errait sans but de pièce en pièce, et, de temps en temps, répétait à ses frères:

— Si du moins je pouvais servir à l'un de vous!

Ilélas ! elle ne pouvait pas. Leur vie à tous était arrangée. Qu'eût-elle fait dans l'existence inconnue, probablement irrégulière, de Guillaume? ou bien aux côtés de Paul, dont elle n'aurait pu que gêner par sa bonté le fanatisme intransigeant? auprès de Siméon, qui appartenait à sa jeune femme? C'est ainsi qu'au terme de ces années de dévouement, elle sentait la solitude s'appesantir sur elle. Déjà elle songeait qu'il faudrait quitter Tcipparlement trop grand, la chère vieille maison où rien ne resterait des Naudié dispersés, la ville même, où duraient ces souvenirs et son âme an-

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