QUATRIÈME PARTIE
cestrale. Ces soucis mêlaient à son deuil une inquiétude pratique, dont elle s'humiliait. Elle ne pouvait pourtant s'empêcher d'en être absorbée. Elle osa la confier à Siméon, un moment où elle se trouva seule avec lui, dans cette bibliothèque où elle avait feuilleté tant de livres pour son père.
— Comme je vais me trouver seule, à présent!
dit-elle.
Ses yeux se posaient sur le fauteuil Voltaire où, quinze jours auparavant, Abraham Naudié fumait encore sa pipe en terre de Marseille, à long tuyau de roseau.
— Mais nous, ma sœur, répondit Siméon, croistu que nous oublierons ta bonté?
— Oh ! fit-elle, vous avez tous votre vie, vos affeétions, vos devoirs. Je le sais bien!
— D'abord, je comptet'emmener avec moi, pour que tu puisses le reposer, réfléchir à les projets, avant de prendre une décision.
Craintive, elle murmura :
— Je vous gênerais. Ta femme est j'eune, et je serai bien triste. Et puis, elle a ses habitudes...
Siméon gronda presque :
— Je voudrais bien voir que ma femme méconnût ses devoirs envers toi !
Loin de rassurer Angélique, la menace qui vibrait dans cette phrase l'effraya plutôt. Elle n'osa rien dire, elle se contenta de poser sur son frère ses yeux de compassion. A la question muette
qu'il lut dans ce regard, Siméon répondit plus doucement :
— Oui, ma bonne Angélique, tu peux venir avec moi sans scrupule — car il y a chez moi du bien à faire. Ma maison n'est point heureuse : tu y pour ras exercer ta bonté... Et, quand j'aurai trop mal, j'irai pleurer auprès de toi!...
Angélique, cependant, ne partit point en com*pagnie de Siméon et d'Eslhcr. Elle resta la dernière dans la vieille maison, que les hôtes affligés quittèrent l'un après l'autre: Paul d'abord, que rappelait son œuvre de propagande ; puis Guillaume, qui rentra à Rochefort en même temps que les autres à La Rochelle. Louise resta quelques jours encore, renouant le fil des affections enfantines, que son départ devait briser de nouveau, peut-être pour lé reste de la vie. Puis le silence et la solitude s'épandirent comme de l'ombre dans l'appartement vide, où glissèrent les pas désœuvrés d'Angélique, oubliée parmi les vieux meubles et les vieux livres.
Le retour de M. Naudié fut suivi d'une détente apparente. Nulle explication ne surgit entre les deux époux qui s'étaient quittés dans l'orage. Il ne fut pas question de Henri. Avec son fonds de faiblesse, le pasteur acceptait déjà cette demi-réconciliation tacite, car, pour les pacifiques dont il était, les choses dont on ne parle plus, c'est presque comme si elles n'avaient jamais existé. H se plaisait à supposer, dans l'âme de Jane, des mouvements pareils