‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 116 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

levé. Un instant, il soutint son geste de menace, puis recula, et sa main s'abattit dans le vide.

— Ah! misérable! dit-îL,. Allez-vous-en... Et prenez tout, tout, tout... Je ne veux rien de vous, plus rien... Allez ! c'est moi qui vous chasse !...

Elle sortit lentement, sans baisser le regard, comme recule un adversaire assez fort encore pour observer les gestes de son vainqueur. Resté seul, il voulut balbutier des paroles de prière et finit par éclater en sanglots, sans appui, sans réconfort — abandonné.

La retraite de Jane chez lès Defos — la fuite de la (( femme du pasteur » — quel thème admirable aux papotafîes d'une communauté peu nombreuse, des libres penseurs, de toute une petite ville où jamais rien n'arrive ! Aussi jaillissaient-ils de toutes les rencontres sur les quais, dans les rues, sous les porches, devant les églises, au pied de la statue de Duperré, de la grosse horloge et de la tour Saint- Nicolas, dans les cafés, aux réunions de l'après-midi, partout où l'on peut s'interroger à demi-voix, avec des airs de mystère. Le dimanche suivant, au sortir du temple où un jeune suffragant mince et pâle venait de prêcher, à la place de M. Naudié, un sermon conforme aux meilleures recettes, que personne n'écouta, ce fut un bourdonnement de ruche en délire. Un doute vague planait encore sur la nouvelle : les bonnes âmes, qui ont peine à croire au mal, l'exprimaient timidement. Les sceptiques et

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les méchants, sûrs de leur fait, rembarraient ces hésitants, les uns avec des mines contrites, les autres épanouis et triomphants :

— C'est vmi, c'est certain, c'est positif. Elle a quitté la maison. Elle n'y rentrera pas.

M' Merlin, congestionné, allait d'un groupe à l'autre, quêtant des détails :

— Il y a une cause sans doute?... quelqu'un ? Ce qu'on disait, c'était donc vrai ?...

On ne lui répondait pas, la puissance des Defos inspirant une certaine réserve.

D'autres risquaient :

— Est-ce un divorce?

— Uxi pasteur ne peut divorcer : ce sera la séparation, sans doute.

— Qui sait?

M. Dehodecq osa poser une question hardie, que lui permettait sa situation :

— Qu'en dit M. Defps ?

Nul ne savait. On l'avait vu à sa place habituelle, entre sa femme et son fils, l'air plus rogue encore que de coutume; et il avait traversé les groupes sans rien dire à personne, en rendant des saints.

— M""" Defos a l'air rayonnant, hasarda quelqu'un.

M. Lanthelme suggéra :

— C'est peut-êlre pour une autre raison... parce qu'elle attendrait le retour de son fils, par exemple.

— Il reviendrait ?

— Il reviendra.

On ne sut jamais quelle voix sourde insinua :

— Cela pourrait bien finir par un autre mariage I M. Defos, qu'on mettait en cause, n'avait point

été le premier informé : chargée par sa femme et par Jane, la bombe éclata avant qu'il en soupçonnât la présence. Il se fâcha d'abord ; il raispnna sa nièce ; il lui décrivit avec horreur le désordre qu'elle allait causer. Elle ne l'écoula pas. Or, malgré ses « principes », il était de ceux qui finissent toujours par céder devant le fait accompli, pour l'exploiter au mieux de leurs intérêts. Il se désintéressa donc, après quelques luttes, de la « question générale » qui d'abord l'avait échauffé, et ne songea plus qu'aux a questions particulières » dont il entrevit toutde suite la complexité : l'honneur de la famille à sauver, les intérêts de la famille à défendre, l'unité de la famille à préserver, et, son honnêteté scrupuleuse en alïaircs se relâchant plus volontiers dès qu'il ne s'agissait plus d'argent, il laissa à sa femme toute liberté d'arranger l'hisloire à sa guise, de diriger Topinion, de rejeter les torts sur M. Naudié.

11"' Defos, celte « bonne personne », comme on Tappolnit, jusqu'alors apathique et passive, déploya soudain une activité qu'on eût crue incompatible avec son énormilé, une adresse dont nul ne l'aurait soupçonnée. On la vit partout à la fois, répétant sa version de Tévénement, plaignant sa nièce, insistant

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