PREMIÈRE PARTIE
vieux sage dont les regards dépassaient leur habituel horizon.
Le jour suivant, les derniers délégués partis dans la matinée, un déjeuner en famille réunit autour du patriarche ses quatre fils prêts à se séparer. Tous lui ressemblaient, un peu réduits, copies atténuées d'un modèle trop parfait pour qu'il fût exactement reproduit : son imagination revivait en Marcel, le missionnaire, mais un peu plus brutale, comme si elle eût manqué du régulateur qui est la pensée; Guillaume avait son ironie avec moins de finesse, sa spontanéité avec moins d'abondance; en observant Paul, on finissait par retrouver, malgré la sécheresse tranchante du profil, un certain air de famille, dans le haut du visage. Quant à Siméon, presque aussi grand que son père, mais plus mince, sa barbe noire moins épaisse et moins longue, il était son vivant portrait, avec moins de génie et plus de douceur — tels ces fils des dieux qui n'étaient plus que des hommes. Il avait un teint mat légèrement olivâtre, les traits d'une régularité de médaille, de grands yeux noirs ardents; quelques touffes de cheveux, noirs aussi, striés de rares fils d'argent, moussaient autour de sa calvitie; et son front s'épanouissait, haut, large, puissant, magnifique, sillonné de veines qui se gonflaient comme sous la pression d'une pensée trop forte : front de poète, front de prophète, qui lui avait valu de passer, pendant ses années d'études, pour l'héritier intellectuel de son
père, et qui ne cachait pourtant que les facultés ordinaires d'une intelligence à peine supérieure à la moyenne, mais honnête, patiente, courageuse.
Après ce dernier repas, ils prenaient le café dans la bibliothèque. Leur père sommeillait à demi, installe dans son vaste fauteuil, en fumant sa pipe en terre de Marseille, à long tuyau de roseau. Angélique distribuait les tasses et présentait le sucrier, avec la lenteur calme qui donnait à tous ses mouvements un caractère si personnel de recueillement. ^ Elle s'arrêta devant Siméon, et lui demanda :
— Tu pars vraiment cet après-midi, mon cher frère ? Tu ne te laisseras pas retenir encore un jour?
— Impossible, répondit Siméon : j'ai mon sermon. D'ailleurs, voilà trois jours que je suis en voyage, et tu sais que je n'ose jamais m'absenter bien longtemps.
Guillaume intervint.
— Ah ! oui, dit-il, les enfants ! Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants : on n'a plus la moindre liberté.
— Tu nous as à peine parlé d'eux, reprit Angélique : nous avons eu si peu de temps pour causer intimement, pendant cette belle fête ! Donne-nous donc de leurs nouvelles !
Abraham Naudié suivait la conversation sans en avoir l'air : car il entr'ouvrit les yeux et demanda, la voix ensommeillée :