QUATRIÈME PARTIE
Il m'a fallu renoncer à celte espérance. Il reste donc le choix entre le divorce et la séparation. Remède pour remède, mieux vaut le plus radical. Et d'abord, remarquez qu'avec le divorce, les questions d'intérêt seraient d'un règlement plus facile... M. Naudié se redressa.
— Les questions d'intérêt ! je n'en vois aucune, car je ne garderai rien d'elle.
— Cependant, monsieur, vos enfants...
— Leur dignité, monsieur, passe avant leur bienêtre.
— Mais...
— Plus rien là-dessus, je vous prie. Et, laqueslion d'intérêts écartée, pourquoi donc divorcer?
L'ancienne jalousie se réveillait : il pressentait une complicité louche, un complot qui livrait à l'autre, sous l'approbation complaisante de la loi, celle qu'il avait tant aimée — quelque chose comme un adultère légal, couvert par l'opinion; cette fois, il se révoltait :
— Le divorce, monsieur, c'est mon déshonneur : car il faudrait encore qu'il fût prononcé contre moi... Et c'est aussi sa liberté complète... Eh bien, non !... J'ai été faible, j'ai fléchi, j'ai gravi en courbant les reins un calvaire que vous ne soupçonnez pas. Maintenant, c'en est trop. Je me relève, je me défendrai !
Il élevait la voix, il cessait de mesurer son accent, l'émotion bouleversait son visage.
— Voyons, monsieur le pasteur, répliqua M. Defos en soulignant le litre de la façon la plus désobligeante, restons calmes, je vous en prie, et réfléchissons : nous sommes ici pour cela, non pour récriminer. Je suis d'accord avec vous : c'est une réconciliation qu'il faudrait. Parole d'honneur, j'ai fait mon possible pour la préparer. Mais ma nièce ne veut pas : car elle a une volonté, monsieur, vous le savez mieux que personne. J'ai dû céder; et c'est en son nom que je vous parle. Elle demandera son divorce, quoi que je puisse encore lui dire : voilà le fait avec lequel il faut compter.
— Je le refuserai,
— C'est donc un procès.
— C'en serait un si je cédais.
— Oh! bien différent, monsieur, bien différent! Autre chose est une instance en divorce quand les parties... sont d'accord, autre chose quand elles se combattent... Un procès, savez-vous ce que c'est, monsieur le pasteur? Votre intimité ouverte à tous les yeux, votre honneur déchiré par les avocats..,
— Ma vie est pure, je ne crains rien.
— Pas même la calomnie? Elle vous attaque déjà, elle vous sape; elle a même si bien réussi, aidée par la seule force des événements, que, vous le savez bien, vous ne pourrez pas rester à La Rochelle. Que sera-ce, quand les propos qu'elle chuchote auront été criés à pleine voix, en plein tribunal? Et vous avez des enfants, des filles, et vous êtes un ministre de Dieu!
QUATIUÈMK PARTIE 28^
— C'est abominable! Je n'ai rien, rien à me reprocher !
— Un simple homme, à votre place, n'aurait rien à se reprocher, c'est vrai. Mais vous, monsieur le pasteur? Ne vous êtes-vous pas trompé dans votre choix
— et celte erreur... à laquelle je confesse humblement que j'ai participé... cette erreur, n'est-ce pas de voire part une faute? Regardez au fond de vous^ même et répondez-moi. Votre vie n'est pas à vous, elle appartient au troupeau dont vous êtes le berger. Il a le droit de vous en demander compte, car vous lui devez l'exemple de vos actions comme celui de vos paroles. Et vous pouvez êlre sûr qu'il sera plus exigeant pour vous que pour un autre! Vous vous meïet à la vie commune, vous êles époux, vous êtes père: vous n'en i*estez pas moins un ministre de Dieu. Comment voulez-vous donc vous servir des
' lois comme le commun des hommes? Rappelez-vous : vous ne vouliez pas recourir à la Juslice pour recouvrer vos loyers : comment voulez-vous lui demander de vous ramener votre femme? de protéger le foyer que vous n'avez pas su défendre? d'intervenir, avec son appareil d'huissiers, d'avocats, de gendarmes
— là où, seule, la force morale, qui vous manque, devrait vous servir, pourrait vous sauver? Direzvous après cela que vous n'avez rien à vous reprocher? Tenez! je pense au sermon que vous avez prêché, un certain dimanche que je n'ai point oublié, sur le service des deux maîtres. Eh bien, je
lïie permets de vous le demander, lequel des deux servez-vous, depuis dix-huit mois? Et savez-vous si les sacrifices que vous avez faits à Mammon ne sont pas la faute..., s'il s'agissait d'un autre, je la dirais légère..., que vous expiez si durement aujourd'hui?...
Hélas! ces sévères paroles, dans la bouche d'un homme qui connaissait si bien lés compromissions f[ue permet la vie, M. Naudié en sentait la cruelle justesse. Mais en môme temps, une autre voix parlait en lui : la voix commune dont les ordres gouvernent les pauvres hommes ardents et faibles, soumis au cortège des passions que l'amour traîne à sa suite, et cette voix protestait, de toute la violence des jalousies longtemps supportées, des rancunes amassées, de la haine excitée et farouche. Simple homme ou ministre du Seigneur, serviteur de Dieu ou dç Mammon, qui donc livrerait de son plein gré au rival vainqueur la femme possédée et chérie dont on connaît les baisers, pour qui Ton a pleuré? Ce fut €cUe voix qu'il écouta quand, debout et penché sur M. Defos, trahissant par son accent plus encore que par ses paroles le poison de sa blessure, il s'écria :
— Vous-iiJÙme, monsieur, vous qui me parh'Z ainsi, èles-vous sûr de juger selon la justice? ^'v a-l-il en vous aucun calcul, aucune arrièrej)L*nséc? Ne servez-vous pas une mauvaise cause, une cause (•ou|)able?... Car enlin, pourquoi elle veut divorcer — pour qui, plutôt — l'ignorez-vous?...
QUATRIÈME PAUTIK 291
Sans doute, au moment de la fugue de Jane, M. Defos avait songé au départ etaux aveux de Henri. Mais la glaciale droilure de son caractère l'avait empêché de s'attarder à ce rapprochement, pour accepter avec sincérité les explications de sa nièce prête à jurer que Henri n'était pour rien dans sa décision. Le soupçon l'atteignit à la place sensible,, dans sa respectabilité. Il se leva lourdement de son fiiuteuil, et, debout à son tour, rouge jusqu'au front, répondit :
— Mon fils, monsieur? Mon fils n'est pas en cause. Mon (ils est incapable d'ourdir un tel complot, je vous en réponds sur l'honneur. 11 est parti pour éviter une faiblesse : il ne reviendra pas pour commettre une infamie. En eût-il l'intention, qu'il me trouverait devant lui, je vous en donne ma parole! Persoiuie ne dira jamais que j'ai appuyé ma nièce par calculs paternels : je saurai montrer qu'il ne peut se commettre aucun désordre dans ma maison. Ainsi, si c'est votre soupçon qui vous arrête — réfléchissez! Réfléchissez le temps qu'if faudra: vous reconnaîtrez avec moi qu'à une situation comme la vôtre — étant donné qu'on ne peut espérer un accommodement — il faut un dénouement net et définitif...
Sa sûreté, sa solidité, l'évidente bonne foi de son épaisse honnêteté en imposaient à M. Naudié, qui ne trouvait plus rien à dire.
292 LE MÉNAGE DU PASTEUIl NAUDIÊ
— Je réfléchirai, dit-il... Je réfléchirai...
Dans son cœur meurlri, il ajoutait:
« \ quoi hon réfléchir? Je subirai ma destinée... >
Cependant, les paroles couraient toujours — essaim empoisonné qui bourdonne sur le malheur : questions, réponses, insinuations, hypothèses. Ils plaident : quels sont leurs avoués? quels prétextes ont ils? Les « injures », sans doute : c'est le plus vague et le plus commode. Restera-t-ii ici? Épousei^'i-elle son cousin? Et la fortune? Et la sœur, arrivée à point de Montauban? Et les enfants? Cela recommençait toujours, courait, grondait, remplissait la ville. Parfois, des jugements sommaires décapitaient M. Nauiié, ou des calomnies affirmaient sa bassesse.
— Il accepte le divorce moyennant une rente de dix mille francs!
— Moi, on m'a parlé d'un capital : cent mille francs, m'a-t-on dit.
— £'//6 consent?
— Il faut bien !
— L'argent arrange tout.
Ainsi se prolongeait le scandale, ainsi se perpétraient autour du ménage disjoint toutes les infamies que commet la langue, tous ces délits de parole qui s'accomplissent couramment sans remords ni dangers — crimes où s'accordent la malveillance, la sottise et la bassesse, et que commettent chaque joui', à chaque heure, d'honnêtes gens qui ne voleraient pas un liard et ne tueraient pas une mouche. Bertlie et Esther n'osaient plus sortir, par crainte des regards qui les suivaient, des propos qu'elles sentaient surgir derrière elles. Si, aux premiers jours, elles avaient éprouvé comme une délivrance à voir fuir l'ennemie, elles jugeaient mieux maintenant, et plus juste. Plus encore que sa présence, le départ de Jane les opprimait; quelque chose de honteux rejaillissait sur elles, dont elles subissaient l'opprobre sans pouvoir le comprendre. Le morne chagrin de leur père les gagnait aussi, comme un deuil contagieux. En sorte que la maison eût été toute désolée, sans la bienfaisante présence d'Angélique. Rompue à bercer la vieillesse du grand enfant génial qu'elle avait soigné si longtemps, elle apprenait maintenant d'autres lignes de son rôle maternel et sacrifié; la douceur qui sortait de son âme de paix chassait devant elle les restes de violence; en j)en de jours elle eut apprivoisé Berthe, conquis Abraham, et, adorée de Zélie, elle sut encore se faire ouvrir le cœur silencieux d'Esther. Sa pureté.