‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 121 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

comme une digue, arrêtait le flot des calomnies qui trop souvent passait le seuil derrière quelque visiteur maladroit ou malicieux : elle seule osait affirmer qu'on se tairait un jour, qu'on rendrait justice aux innocents.

— Ils se tairont pourtant, disait-elle à son frère, qui .lui confiait son mal et ses projets — et l'on reconnaîtra qu'on t'avait mal jugé.

Angélique ne se trompait pas : un revirement se fit dans l'opinion, plus tard — trop tard peut-être — quand on connut la résolution prise par M. Naudié, après de longs combats : il se faisait missionnaire et partait pour l'Afrique.

Que de nouveaux étonnements, que de commentaires inattendus devait soulever encore un tel dénouement! Chacun voulut l'expliquer àsamanière, et les versions variées se croisèrent aveclesjugements contradictoires. Pour comprendre une décision si peu conforme à l'habituel enlisement où s'amortissent les drames de la vie — il aurait fallu lire jusqu'au fond dans le cœur labouré du pasteur, suivre la lutte suprême qui s'y livra entre ses chères aflections de père, le sentiment de sa déchéance, les regrets dont il rougissait, son ardent désir de racheter par un acte héroïque ses faiblesses d'amc et de chair — peut-être, au fond, l'espoir de la délivrance, la soif du martyre, l'attente passionnée des flèches africaines, aux poisons moins cruels que ceux qui minent l'âme sans tuer le

corps. Il aurait fallu connaître l'effroi des enfants, aux premiers mois de leur père qui voulait les laisser orphelins, puis entendre la voix d'Angélique les caresser et leur dire :

— Je suis là, je vous garderai. Laissez votre père obéir à sa conscience : elle ne trompe jamais. Et qui pourrait le consoler, sinon le sacrifice?

Il aurait fallu même — car un germe de consolalion pointe toujours dans les pires souffrances — entendre le cri spontané d'Abraham, averti le dernier :

— Je partirai avec toi !

Cri de joie et de délivrance qui jaillit de son âme aventureuse, emprisonnée dans une vie où elle étouffait, cri d'espoir devant l'inconnu des pays nouveaux ouverts à sa jeune audace aussi bien qu'au désespoir paternel.

Tout en ignorant ces choses, les étrangers, les indifférents, les malveillants même, tous ceux dont le chœur incohérent rvthmait les actes de la traiiédie morale, subirent l'ascendant de la décision prise. Nous ne comprenons pas toujours les hommes qui se préparent à de grandes actions : leurs mobiles nous restent cachés, nous savons mal comment on eux ridée naît, croît et se réalise. Mais si les héros nous échappent, du moins nous laissons-nous gai;ner par le frisson de. l'héroïsme. Quand un de nos frcrcs, quel qu'il soit, quelques jugements téméraires que nous ayons portés sur lui, rejette ce qui

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fait à nos yeux le prix et la joie de la vie pour courir aux dangers, aux privations, à la solitude, à la mort, l'admiration nous exalte un instant sur ses pas. Devant celui qui se sacrifie pour son pays, ou pour sa race, ou pour sa foi, nos fronts d'eux-mêmes s'inclinent : une voix nous dit qu'il a pris la roule de la vérité. Nous ne partageons ni ses croyances ni ses illusions; nous n'aurions ni sa vertu ni son courage; peut-être aussi n'aurionsnous commis aucune des erreurs qu'il veut racheter. Mais qu'importe d'où lui est venue la lumière, puisqu'elle éclaire son-chemin? Et, pendant que nous continuons noire existence de troupeau qui paît une herbe maigre en évitant les ronces — il s'élance, lui, vers d'autres horizons, et son vol nous a dopiissés...

C'est dans ce sentiment, obscur au fond d'euxmêmes, que les fidèles de la communauté rocheloise se pressèrent, pour le sermon d'adieu de M.Naudié, dans le temple où entrèrent avec eux, ce dimanchelà, des catholiques, des athées, des libres penseurs, des francs-maçons. Pour la dernière fois, le pasteur monta les marches de la chaire, où sa bielle tête grave ne reparaîtrait ^plus désormais; et, dans les yeux braqués sur lui, il y avait autre chose que la curiosité tracassière qui le poursuivait depuis quelque temps. Avec calme, cependant, très maître de son émotion, il présida à ces accessoires qui précèdent le sermon. L'attention s'éloignait de la li-

lurgie, des prières, des psaumes : elle errait de la pâle ligure, immobile sous le dais vert, aux cinq autres figures que les regards chercliaient à leurs places habituelles, qu'on se montrait en chuchotant :

— La sœur a Tair bien courageuse... L'aînée a pleuré... Voyez donc la pelîle : elle met son mouchoir sur les yeux... Et le fils! Est-ce bien vrai, qu'il part avec son père?

De telles réflexions s'échangèrent de place en place, de banc en banc, pendant tous les préliminaires, à voix très basse, avec des précautions naïves pour ménager l'apparence du recueillement collectif. Puis l'attention, éparse ainsi, se fixa soudain quand M. Naudié indiqua son texte : une c portion » du verset huitième du premier chapitre des Actes des Apôtres :

a Vous me servirez de témoins, tant à Jérusalem que dans toute la Judée, et la SamariCy et jusqu'aux extrémités de la terre. »

Les légers ridicules du débit trop pompeux d'habitude, les travers de la rhétorique un peu fade disparurent après un exorde, qui seul rîippelaît les recettes ordinaires, sur l'élargissement du monde et de la lâche dévolue aux messagers de la Parole. Aussitôt après, 51. Naudié quitta son texte, pour développi'r librement, en homme parlant à des lioiiinies, les vérités générales (ju'il venait d'éprouver, (le ne fut point une confession, moins encore

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