PREMIÈRE PARTIE
planait au-dessus de lui, et lui parlait de diverses manières ; mais l'homme ne comprenait pas et ne répondait pas. L'Éden était beau, une lumière magnifique tombait du ciel ; mais l'homme n'avait point le sens de la nature et son âme ne le lui révélait pas. Pourtant, las de sa solitude, il dressait des animaux pour s'en faire une compagnie. Alors, l'Éternel reconnut que, tant que l'homme serait seul, il ignorerait le vrai sens de l'univers. C'est pour cela qu'il lui donna une compagne semblable à lui. Aussitôt, la joie palpita dans le sein d'Adam, ses yeux s'ouvrirent, le monde lui apparut ; dans la chair de sa chair, dans les os de ses os, il découvrit Thumanité, il découvrit l'univers, et il fut capable d'entendre la voix de l'Eternel et de lui répondre; et ses plus coupables attentats aux saints commandements ne réussirent point à briser le lien qui l'unissait à l'Éternel. Telle est notre histoire à tous : rien n'existe pour celui qui est seul, rien n'a pour lui son vrai sens; car, pour comprendre l'Éternel, pour sentir la religion, l'homme doit trouver l'humanité; et il ne la trouve que dans l'amour et par l'amour...
Paul écoutait en mordillant ses lèvres minces : son attitude indiquait clairement qu'il ne se ralliait pas; pourtant il sjabstint de répliquer.
— Je pense comme notre père, dit Marcel, qui prenait de préférence les questions par leur côté pratique : l'homme seul est un être incomplet. Quelles que soient ses fonctions, il faut qu'il ait une
compagne, s'il veut donner toute sa mesure et produire tout son effort.
— Mais, dit Guillaume, comment trouver une femme capable d'assumer?...
Angélique ne lui permit pas d'achever sa phrase.
— Tu ne connais pas les femmes, mon frère, s'écria-t-elle avec vivacité.
Elle se reprit:
— Ou du moins tu ne soupçonnes pas les trésors de dévouement que les meilleures d'entre elles tiennent en réserve. Sois-en sûr, il en est que la difficulté d'une telle lâche séduirait plus qu'aucune perspective de bonheur personnel : qu'est-ce qu*une femme imaginerait de plus beau que de servir de mère à des orphelines?
— Je suis persuadé qu'il y a de telles femmes, ma sœur, dit Siméon, mais je ne pense pas que j'en rencontre jamais une.
Guillaume, malicieux, renchérit :
— Siméon ne trouvera jamais cette perle, ma bonne Angélique : pourquoi ne te charges-tu pas de la lui chercher?
Angélique répondit, avec sa douceur grave et convaincue :
— Dieu envoie ses anges à qui lui plaît,
— Ainsi, continua Guillaume, une bonne femme serait un don de la Grâce?
— Sans doute, dit Angélique. Tout ce qui nous arrive est un don de la Grâce.