‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 16 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cédant à ses tentations d'irrévérence, Guillaume poursuivit :

— Mais alors les mauvaises femmes..., il y en a pourtant quelques-unes..., d'où viennent-elles donc?

Ils pouvaient croire que leur père s'était rendormi, car il ne fumait plus et fermait les yeux. Il les rouvrit pour murmurer, comme dans un songe :

— Problème! problème!... Nous ne savons rien... Mais il faut croire !

Cette parole termina la discussion. Dans le silence d'un instant qui la suivit, Abraham Naudié acheva de se rendormir : les traits tranquilles sous la couronne de sa chevelure intacte, avec sa longue barbe blanche étalée sur sa poitrine, il éveillait l'idée d'un empereur de légende attendant à travers les siècles l'heure d'un réveil solennel. Angélique s'approcha doucement, pour recueillir la pipe qui s'échappait de sa main. Marcel murmura :

— Pauvre cher père !

La même pensée inquiète les traversa tous, sans qu'aucun l'exprimât autrement.

Peu à peu, cependant, ils la secouèrent, et se remirent à parler à voix basse. Marcel, interrogé, décrivit les pays nouveaux où il portait l'Évangile, en termes tels qu'on l'eût pris pour un économiste autant que pour un missionnaire. Préoccupé de l'avenir de nos races plutôt que du salut des sauvages, on eût dit qu'il rêvait de conquérir le conli-

nent noir pour assurer leur règne, à travers le temps, sur l'espace.

— Dieu est là I disait-il avec une exaltation contenue. Il y a là place pour tous les courages, pour tous les efforts. Les déshérités de notre sol surchargé n'ont qu'à nous suivre. Ils trouveront ce qui leur manque : du pain s'ils en cherchent, la liberté s'ils l'aiment, de l'or s'ils en veulent.

Paul blâma cet enthousiasme, qui lui parut d'un ordre matériel et profane : selon lui, les peuples chrétiens ne devraient songer qu'à porter la lumière à leurs frères ignorants, non pas à s'emparer de leurs territoires ou de leurs richesses. Siméon dut penser que là-bas la vie est plus facile à tous : car il dit à demi-voix, comme s'il ne voulait exprimer que la moitié de sa pensée :

— ... C'est bon pour ceux qui partent jeunes. Marcel corrigea :

— Ou pour ceux qui ont souffert, pour ceux qui ont soif d'action, pour ceux qui ont soif d'oubli!

Rentré dans la nuit à La Rochelle, M. Siméon Naudié ne put prendre qu'un court sommeil. Les bruHs de la maison l'éveillèrent. Il constata qu'il lui restait peu de temps pour relire les notes de son sermon et se hâta d'aller demander à ses filles sa tasse de thé du matin. Eslher seule, l'aînée, était levée. Dans son modeste peignoir bleu, d'une correction soignée, elle était presque jolie avec ses yeux francs qui ne souriaient guère, sa grande bouche pure et sérieuse, la torsade de ses abondants cheveux d'un blond châtain qu'enflammaient des reflets d'or. Trop grande pour ses quinze ans, elle se raidissait contre la double fatigue de sa croissance excessive et de «a lourde tâche de ménagère aux prises avec les difficultés du budget, de sœur aînée qui doit se faire obéir. Cet efibrt continu, en lui interdisant tout abandon, lui donnait un air trop sévère, presque

maussade, lui imposait un masque de réserve et de froideur qui cachait les mouvements rapides de sa nature ardente, tendre et jalouse. Ses sœurs, son frère, son père lui-même ne lisaient jamais dans son cœur silencieux : elle était simplement pour eux celle qu'on consulte, celle dont on subit l'ascendant, celle à qui l'on s'en prend de tous les accidents, celle dont on accepte le dévouement sans même s'en apercevoir, parce que l'habitude en est prise.

En suivant son père, Esther s'informa du voyage et des fêtes. A son tour, il demanda ce qui s'était passé pendant son absence. Rien, sauf une querelle violente entre Abraham et Berthe. Comme il en voulait connaître la cause, Esther se contenta de hausser les épaules avec dédain, en répondant :

— Oh ! rien !...

En ce moment même, Berthe entrait en coup de vent. Elle avait treize ans : déjà tout son petit être respirait la violence et la passion. Des éclairs jaillissaient de ses grands yeux noirs, des frissons semblaient courir dans sa chevelure sombre qui flottait sur ses minces épaules, les lignes tourmentées de son visage remuaient comme des vagues. Tantôt indolente, tantôt active, capricieuse, volontaire, boudeuse, capable de s'enfermer des journées entières dans des silences farouches, puis tout à coup exubérante, affectueuse, caressante, elle était une petite destinée chargée de mystères inquiétants. Dès le seuil,

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