‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 17 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tout entière au souvenir de la scène de la veille que son imagination avait amplifiée, elle s'écria, les bras tendus en avant dans un geste de théâtre :

— Papa, papa, figure-toi que...

M. Naudié se hâta de l'interrompre, avec cette autorité tranquille qui seule en imposait aux violences de l'enfant :

— Non, Berthe, tu sais que je ne me mêle pas de vos querelles. Vous avez tort tous les deux, toujours.

Il sortit, tandis que Berthe le suivait d'un regard tragique, puis s'effondrait devant sa tasse, la tète entre ses mains, dans une attitude de désespoir, sous l'œil dédaigneux de la raisonnable Esther, qui ne comprenait rien à ses fureurs.

Avant de passer dans son cabinet, M. Naudié entra encore dans les chambres de ses filles, pour embrasser la petite Zélie, que la bonne achevait d'habiller. Zélie avait sept ans. Sa petite tête blonde et rose, frisée, rieuse, égayait la maison, où seule elle menait une vraie vie d'enfant. Tous s'accordaient pour lui ménager la joie, l'insouciance, les menues gâteries dont leur sort les privait. En échange, elle leur dispensait la gaieté de son babil, la tendresse de son cœur aimant, les frais baisers de ses lèvres : ces grâces de l'enfance qui n'éclosent que dans le bonheur. Entre elle et son père, surtout, il y avait une entente presque mystérieuse : il rajeunissait quand il. la tenait sur ses genoux ; elle semblait le com-

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prendre et savait le consoler. Elle battit des mains en le voyant entrer, il la prit dans ses bras, et il se préparait à écouter le récit des grands événements de sa petite vie, quand un bruit de souliers, dans la chambre voisine, attira son attention. Presque en même temps, il entendit des pas dans Tescalier. Devinant qu'Abraham s'échappait, il essaya de l'appeler sur le palier :

— Abraham ! Abraham ! où vas-lu ?

Le bruit de la porte brusquement poussée lui répondit seul. Il ouvrit une fenêtre : le fugitif avait disparu sous l'enfilade des porches, on ne pouvait songer à le rappeler. Troublé par cet incident qui réveillait les soucis que lui causait l'indiscipline de son fils, M. Naudié ne put se mettre immédiatement au travail, bien qu'il fût pressé par l'heure, et dut, l'esprit lourd de ses inquiétudes, se promener un moment dans son cabinet. C'était une chambre à alcôve, meublée d'un secrétaire, d'une table ronde, de chaises et de fauteuils paillés et recouverts de housses d'indienne à fleurs bleues; trois ou quatre cents volumes, brochés pour la plupart, dormaient surdos rayons en bois blanc. Des lithographies d'après Ary Schefl'er et Paul Delaroche, noires dans des eadres noircis, décoraient les parois, tandis que sur la cheminée, entre deux vases très ordinaires, rêvait un beau Pemeroso de bronze, cadeau d'un groupe do catéchumènes reconnaissants. Les deux fenêtres de la chambre — deux vieilles fenêtres à meneaux

PREMIERE rAF:T:r .?.♦

que déparaient Jes ridea-ix b-an..* — 'io:^aaieit ^ur la vieille rue des M-r- i-rs. ^i pi't.r-r-^q i- .'■.■..; v.-.s maisonsdont chacune a îon-^'iract»: .- et fvii ^-rrr^ol-nt. conter, dans le langage ^:oa'^ii de i-r'i: ? .^c;!'.-.? disparates, des chapitres •irt.oaîîi.-s de /:.-rtjire d-r laviil-r. C'est d'abord, tout en harit. !a ^-vi.v.■: rriair/:! d; Jean Guiton, sans autre ornein-nt qu'une [.laque portant la date t'aLale au-^iessous du î:i'jr:i du d.rrii-r maire. Trois ou quatre iV;AJes [ ' j* '":o':::.;i'.;i':-.- ! li font suite : de di5*:re^.3 raotî> A-squi:^^:/. a'^-d-ssus des porches, quelques i:^ ir-:î ^r-.tesqu-rî son*, rapportées comme au ha.=ard en-r.- !e? :eL:-.r*:ï d:^ premiers étages, puis d'autres li.juieï et des :e ;i!i:.»;:e> s'épanouissent jusqu'aux gargouilLs d-r.ue^uKeï d':< toits. Après des bâtisses reJ-xit-rs ou t:op r -pii ' .s, Ipur goût classique triomphe a*.:, -.s a::-u'.!i:r, jisqu'aux encorbellements de quat:e vu -inq ■ orjs'.iu lions en ardoises : ce sont de tr':s vieilles (nuisons, celles-là, sur lesquelles ont passé] -s bou!';tsd»; tous les sièges, qui datent de pius loin qu- 1*:^ ;!uerres do religion, de plus loin que la Î<A réiormé*.' : étroites, basses, tassées, avec paiiois une seul-: lenOlp; ouverte dans leur façade comme un -i-il de Cyelope, elles ont l'air de pauxres vieilles, décrépite-, ratatinées, qui s'obstinent à ne pas mourir; et Ton s».' sent pris derant elles de ce resp^-l qu'on a pour I •> vieux ouvriers usés par le travail, pour !*> vit-ux paysans cassés par le labour. M. Naudié aimail l: paysage de celle rue, évocation des pas^é-^ .>uc' e.^siis

de la petite cité vaillante, entreprenante et vaincue, épanouissement de la pierre et de l'ûrae d'autrefois ; de temps en temps il s'oubliait à le contempler, en rêvant aux temps héroïques, aux maires qui sortaient anoblis de Thôtel de ville, à quelques pas plus haut, aux cinquante-sept pasteurs qui, puissants et vénérés, parlageaient avec eux l'honneur de guider, sur sa raer de sinople, le vaisseau d'or habillé d'argent que conduit sa brave devise : Servabor redore Deo. — Ce jour-là, ces souvenirs de lutte et de gloire n'effleurèrent pas même l'esprit du pasteur. Ses yeux parcoururent distraitement la longueur de la rue filant irrégulière entre les porches : il songeait à son fils, auquel il pouvait consacrer si peu de temps, alors qu'une stricte surveillance aurait pu seule dompter sa nature rebelle ; et les propos de son père et de sa sœur traversèrent sa mémoire.

Une horloge éloignée sonna huit heures : rappelé aux nécessités du moment présent, M. Naudié s'assit devant son secrétaire, où l'attendaient les notes de son sermon. Avant de se mettre en voyage, — comme il faisait parfois dans les cas urgents, — il l'avait choisi parmi d'anciens cahiers, et relu plusieurs fois. Il se mit encore à le relire.

Le sermon datait des années d'études, composé selon les recettes de la bonne rhétorique, sur ce texte du chapitre sixième de saint Mathieu :

NxU ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra Viui et aimera Vautre, ou il s'attachera à Vun et

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méprisera Vautre. Vous ne sauriez servir Dieu et Mammon,

Le plan, consigné sur la première page comme un sommaire, en était d'une simplicité limpide, et pouvait se développer sans efforts.

ExoRDE : Notre vie appartient à deux- maitres différents, dont le service est incompatible, entre lesquels nous avons à la fois la nécessité et la possibilité de choisir , Quels sont ces deux maîtres? Dieu elMammon, cest-à-dire le monde.

I. — Ce que c'est que le service du monde : ses exigences insatiables, ses déceptions, les tourments qu'il nous occasionne, V impasse où il 7ious conduit.

II. — Ce que c'est que le service de Dieu : sa douceur, sa facilité, ses promesses.

Péroraison ; Comment hésiter ? C'est Dieu qu'il faut aimer et servir de toute son âme en sachant éviter les pièges séduisants du monde. — Récompense de ceux qui s'arrêtent à ce choix, dans Vau delà et dès cette vie.

Les développements de ce thème étaient relevés par des citations bibliques, par quelques images de peu d'éclat. En relisant son discours dans la hâte du départ, M. Naudié n'en avait point remarqué les faiblesses. Elles le frappèrent tout à coup. Il en rapprocha les tendances abstraites, les affirmations absolues, les conclusions naïves, de son expérience de la vie et des incidents qu'il venait de traverser. A celte

double lumière, son sermon lui parut faux, conslruit dans le vide, et il regretta de l'avoir repris. « Hélas! se disait-il en tournant les pages jaunies et couvertes de son ancienne écriture, la réalité inflige chaque jour de cruels démentis à ces illusoires préceptes ! Jésus, qui chassait les marchands du temple, a pu prononcer cette austère parole; mais, dans Tusage, les services des deux maîtres sont continuellement confondus. Les meilleurs capitulent: ceux mêmes dont la carrière est consacrée à Dieu se laissent envahir par des soucis étrangers à son culle. De tels soucis dévorent une grande partie de ma vie : je viens encore de leur sacrifier une part du temps où j'aurais pu me recueillir avant de prendre la parole dans le temple de Dieu. Oserais-je affirmer que dans celle de mon père, si pure qu'elle soit, nulle pensée d'ambition terrestre, de gloire mortelle ne s'est jamais glissée? Paul mêle un orgueil insatiable à son apostolat ; Marcel, parti jadis dans un magnifique élan de sacrifice, paraît aussi soucieux des progrès de la civilisation que de ceux de la foi. Partout autour de moi, les hommes les plus honnêtes, les plus pieux vivent sur un compromis lacite entre les lois opposées que le Christ proclamait incompatibles. Leur prêcher d'y renoncer, comme je le fais dans ce discours d'enfant, c'est gaspiller en vaines paroles l'heure si brève qu'ils consacrent à m'écouter. Pour les servir, il faudmit une vérité plus relative, plus proche d'eux, moins haute, plus accessible. Hélas I

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