PREMIÈRE PARTIE
en tâchant de leur enseigner ce qu'ils devraient être, il ne faut jamais oublier ce qu'ils sont ! »
Ces réflexions amenèrent M. Naudié à modifier rapidement quelques parties de son sermon. Il y travaillait encore quand Estherentr'ouvrit sa porte, pour lui dire :
— Papa, c'est l'heure, nous sommes prêtes.
— Allez, répondit-il, je vous suivrai.
Il se mit en chemin derrière elles, à pas rapides, l'âme hésitante.
L'auditoire était clairsemé : une centaine de fidèles attendaient sur leurs bancs, dans la vaste salle nue aux soubassements en faux bois, aux voûtes blanches, sans autres ornements que le velours grenat du pupitre de la chaire et les tableaux noirs indiquant les cantiques du jour. Pourtant, M. Naudié n'avait pour concurrent que le soleil printanier : les € dissidents > n'ont point envahi La Rochelle, et cette église est le seul asile du culte jadis populaire, de l'ancienne foi qui fit les maires héroïques, insuffla l'esprit de sacrifice dans Tâme des marins et des marchands, arma les femmes elles-mêmes. Encore ces fidèles n'étaient- ils pas tous d'une ferveur bien vive : bourgeois cossus, laborieux, économes, absorbés par les afiaires, soucieux de l'épargne, beaucoup d'entre eux répondaient à l'appel des cloches avec des convictions tièdes, parce qu'il est de bon ton de paraître au culte, pour se mettre en règle à tout hasard avec un Dieu probable, pour chanter dans le
Ai LE MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIÉ
chœur élégant qui se groupe autour des orgues. Quelques-uns descendaient encore des grands vaincus de Richelieu : ceux-là formaient une sorte de bataillon sacré, aux convictions plus fortes, toujours inquiets d'une persécution possible et gardant au fond d'eux-mêmes, dans l'apaisement de rindifférence actuelle, la haine de Rome, du pape, des Jésuites. A peine si, parmi l'assemblée, on remarquait quelques humbles figures de paysannes, brunes sous les dentelles blanches de leurs coiffes aux architectures compliquées, deux ou trois matelots en vareuse, un vieil homme attentif qui suivait en remuant les lèvres la lecture de la Parole, dans une antique Bible usée dont les feuillets décousus tremblaient entre ses gros doigts.
Pendant le premier cantique, M. Naudié parcourut des yeux son auditoire. D'abord, il chercha ses trois filles, qu'il aperçut à leurs places accoutumées : Esther attentive, Berlhe résignée, Zélie distraite et curieuse, avec de gracieux mouvements d'oiseau en cage. Puis il remarqua quelques autres personnes : M. Lanthelme, professeur de philosophie au lycée — un petit vieillard un peu bossu, la figure pétillante de malice, qui peut-être méditait là même un de ces mots acérés dont il cinglait à chaque occasion ses ennemis et ses amis; M. Merlin, l'avoué, un matois d'une habileté terrible, qui se piquait de belles-lettres, lisait des vers à la société littéraire et composait des brochures contre la littérature immo-