PREMIÈRE PARTIE
raie, dont il collectionnait avec une avidité pieuse les échantillons les plus remarquables ; la famille Dehodecq — la plus importante de la communauté avec les Defos — qui remplissait tout un banc à elle seule, bien qu'elle ne fût pas au complet. Au moment où les regards du pasteur se posaient sur ce groupe, au moment où il pensait à leur reposante honnêteté, à leur bienfaisance active et modeste, son attention fut détournée par l'arrivée retentissante des Defos.
M. Defos était partout chez lui : rien qu'à sa manière d'entrer, de regarder autour de lui, de se diriger vers son banc, on pouvait comprendre que, s'il pénétrait dans la maison du Seigneur, c'était en monarque allié qui rend une politesse. Sa femme ne lui cédait point en majesté : aussi corpulente que lui, mais avec des traits plus vulgaires, elle renversait en arrière sa tête à plusieurs mentons ballant sur un col de dentelles; ses petits yeux perçants passèrent en une seconde l'inspection de l'assemblée, son ombrelle résonna sur le parquet avec l'autorité de la hallebarde d'un suisse qui marche devant un cortège. Derrière elle, leur jolie nièce, Jane, petite, fine, gracieuse, un oiseau-mouche piqué à son chapeau, semblait une fauvette sautillant derrière un couple de dindons. Leurs deux fils fermaient la marche : David, l'aîné, déjà lourd et gros, bien qu'il eût à peine passé la trentaine, Henri, très différent de son frère, plus petit, fluet, la démarche
hésitante, le regard inquiet et profond, son pâle visage aux traits changeants entouré d'une barbe si obstinément irrégulière qu'elle paraissait toujours négligée.
M. Naudié ne put les remarquer sans leur appliqueraussitôt ses réflexions de tout à l'heure. M.Defos ne prouvait-il pas, par tous ses actes, combien il est facile de concilier le service des deux maîtres? Habile aux yeux des hommes, bon chrétien pour les fidèles, il traitait son salut comme une affaire, ses affaires comme son salut. Pour parler à de telles f^ens, songea M. Naudié pendant qu'on chantait la dernière strophe du cantique, pour les arracher un instant à leurs pensées terrestres, pour obtenir d'eux la véritable part de Dieu, il faudrait l'éloquence d'un apôtre ou d'un réformateur; et, comme s'il eût senti passer sur lui un souffle de la divine colère de Jésus contre les justes trop sûrs de leurs vertus, il éprouva le violent désir d'émouvoir une fois leurs âmes de Pharisiens. Sa conscience se cabra contre leurs compromis, dont un instant auparavant il acceptait la nécessité. Il cessa de renier le sermon de sa vingtième année : il le prononça tel à peu près qu'il l'avait écrit et pensé en ce temps-là, dans Tardeur de sa foi toute jeune, de sa confiance, de sa bonne volonté. Sa parole, habituellement assez terne, s'anima ; la chaleur de sa voix réchauffa ses images ; il eut quelques gestes vigoureux ; sa sincérité fuL presque entraînante.