‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 2 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

de quatre ou cinq fois chez M. Defos, et toujours dans des circonstances telles que le passage d'un missionnaire ou la réunion du Synode officieux. Il accepta en remerciant, et reprit, d'une voix incertaine, comme s'il hésitait à interroger un person nage aussi important que son interlocuteur :

— Je crois que vous avez en ce moment toute votre famille auprès de vous, monsieur?

— Oui, répondit M. Defos, mon second fils est en vacances : nous le garderons une quinzaine. Vous savez que ma nièce est aussi avec nous depuis quelque temps déjà?

— En effet, j'ai rencontré plusieurs fois M"* Defos chez des malades ou dans les comités de nos œuvres. Cela fait plaisir de voir une jeune fille si sérieuse, si résolue à faire le bien.

Pendant que le pasteur parlait ainsi, l'œil sagace et dur de M. Defos l'observait avec une attention presque blessante, comme s'il eût cherché quelque arrière-pensée par delà ses paroles. Mais M. Naudié exprimait avec simplicité une approbation évidemment sincère. M. Defos ne lut dans ses yeux rien de plus que ce que disait sa bouche.

— Oui, oui, fit-il assez sèchement; il faut bien qu'elle s'occupe.

Des employés fermaient déjà les portières. Les deux hommes durent se séparer, l'un, pour monter dans un coupé de première classe qui portait la plaque « Réservé », l'autre pour s'installer dans un

compartiment où se trouvaient déjà quatre autres voyageurs. Presque aussitôt le train partit. Hors de la gare, un peu d'aube jaunâtre filtra par les vitres que ternissait la buée. M. Naudié se pelotonna dans son coin, en se demandant pour quelle incompréhensible raison M. Defos venait de l'inviter ainsi. Sûrement, il y en avait une : car M. Defos ne faisait jamais rien sans savoir pourquoi.

C'était, en effet, un homme considérable, autant par sa fortune que par sa situation de famille et par son ascendant personnel. Son nom — qui apparaît pour la première fois dans les registres protestants de 1616 — revenait à plusieurs reprises dans l'histoire de La Rochelle. Il descendait de ce David Defos que mentionne si souvent le « Journal » de Mervault : un des échevins de Tan 1627, qui fut chargé par ses concitoyens de plusieurs missions imparlantes au début du siège, perdit leur confiance pour avoir mis trop peu de zèle à poursuivre l'instruction ouverte contre l'assesseur Raphaël Colin, la regagna plus tard, et sut haranguer en leur nom, avec une fière dignité, la reine Anne d'Autriche, lorsqu'elle vint visiter la cité vaincue et dépeuplée. Les persécutions qui précédèrent la révocation de rÉdit de Nantes ne chassèrent point les Defos de la ville : car on retrouve leur nom parmi ceux des jeunes Rochelaisqui, pendant la guerre de Hollande, servirent avec éclat sous les ordres d'un chef de leur foi, plus tard renégat, le baron de Chatelaillon.

Page 1