‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 3 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Armateurs au dix-huitième siècle, engagés dans quelques-unes de ces entreprises qui faillirent établir alors la puissance coloniale de la France, les Defos furent à peu près ruinés par la Révolution : en 1789, pendant que l'Assemblée nationale préparait la nouvelle division du pays en départements, l'un d'entre eux se fît l'interprète du vieil esprit particulariste de La Rochelle en publiant un « Mémoire sur les origines, l'histoire et les intérêts de la province de l'Aunis », pour protester contre la réunion de l'Aunis à la Saintonge. Lorsque la paix publique fut rétablie, ils retrouvèrent l'esprit entreprenant de leurs ancêtres marins et commerçants : leur maison de « Rois et Charbons », fondée dans les premières années de la Restauration, leur rendit bientôt l'ancienne prospérité. C'est cette importante maison que M-, Georges Defos, chef actuel de la famille, dirigeait avec succès. En même temps, membre du Consistoire et président de plusieurs comités, il consacrait une part de son temps au soin des affaires de l'Église réformée : négociant habile, énergique à la fois et rusé dans la bataille des intérêts, il était en même temps un chrétien convaincu. Sa foi très sincère ne l'empêchait point de tenir au siècle, car Dieu a livré le monde aux hommes de volonté. D'esprit juste et calculateur, de caractère sec et droit, il eût été incapable de causer à qui que ce fût le tort le plus léger, surtout à son bénéfice. Au lieu de se combattre comme il arrive le plus souvent, sa con-

science scrupuleuse et son âme égoïste se prêtaient un appui réciproque. Gomme chef de famille, il était rigide, autoritaire, inflexible et maussade, mais en même temps bienveillant à sa manière, respectueux du droit de chacun, prêt à tous les dévouements pour l'intérêt commun. Comme patron, sa sévérité rigoureuse ne l'empêchait pas de veiller au bien de ses employés : en échange des sacrifices qu'il faisait volontiers pour améliorer leurs logements, leur nourriture, les conditions de leur vieillesse, il exigeait d'eux tout leur effort, une stricte régularité dans l'accomplissement de leur tâche, et même des convictions religieuses; car la foi entrait dans son économie, machine comme une autre, indispensable à l'outillage complet d'une bonne maison. Dieu apparaissait au haut de son système comme une sorte de magistrat supérieur. On lui doit, pensait-il, une part de son activité à peu près égale à celle qu'un bon citoyen doit à l'Etat : il était donc membre du Consistoire comme il était membre du Conseil général, comme il eût été député si les électeurs de son département l'eussent permis. Nul n'aurait pu concilier avec une équité plus rigoureuse les droits du siècle et ceux de l'au-delà, rendant, après avoir pesé les proportions dans une balance infaillible, à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, peut-être même — car les temps nouveaux ont des exigences nouvelles — à Mammon ce qui est à Mammon.

Page 1