‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 22 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La famille, au complet; assistait au départ, comme s'il se fût agi d'un voyage ; Berthe, qui était gourmande, dit :

— Tu vas manger de bonnes choses, papa !

— Nous, dit gaiement Esther, nous mangerons des blancs de seiches, avec des pommes de terre.

Abraham fit la grimace.

— Je vous avoue, dit M. Naudié, que j'aimerais bien mieux rester avec vous.

Il regardait Zélie, qu'il ne prendrait pas au dessert sur ses genoux, et qui se mit à répéter, de sa voix d'enfant gâtée :

— Papa, il faut rester avec nous, — il faut, — il faut !

Il la souleva pour l'embrasser :

— Hop là ! Sois bien sage !

Puis, l'heure avançant, il se mit en chemin, et fut en quelques minutes devant le vieil hôtel des Defos, dans cette large et silencieuse rue Réaumur que construisirent, au temps de la prospérité coloniale, des armateurs enrichis et fastueux. Un domestique en livrée l'introduisit dans un vaste salon à boiseries Louis XV, rempli de beaux meubles anciens, de riches bibelots, de tableaux parmi lesquels le maître de la maison aimait à signaler ceux qui sortaient de « l'école de La Rochelle », comme il disait avec un air malin : deux paysages algériens de Fromentin et un Saint Jean de M. Bouguereau, qu'il honorait d'une dévotion particulière. Peu

enclin à la méfiance, M. Naudié remarqua pourtant le regard hostile, presque haineux dont Tenveloppa M"" Defos en se levant pour raccueillir avec une majesté glaciale. La bonhomie protectrice du mari corrigea son impression sans le mettre à Taise. Les deux fils, adossés à la cheminée, le saluèrent, David sans aucune cordialité, Henri avec une déférence réservée. Jane, qui entra un instant après, vint lui tendre la main d'un geste simple et gracieux, en levant sur lui ses beaux yeux chargés de mystère.

Dans ce milieu d'un luxe sévère, parmi ces bourgeois riches, lourds, solennels,^ la jeune fille, discrètement élégante dans sa robe « tailleur » à col et à cravate d'homme, fine de taille, de gestes, d'allures, détonnait comme une statuette précieuse égarée sur un rayon de poteries domestiques. Elle était d'une autre race, d'une autre sorte : mignonne, menue, délicate, avec un teint de fleur de pêcher, des traits légers, comme estompés, d'une irrégularité charmante, si mobiles qu'elle semblait changer constamment de physionomie, des cheveux noirs, lissés en bandeaux, et, sous la pure arcade des sourcils, des yeux allongés, des yeux sombres, des yeux d'Orient où passaient parfois comme les reflets . fugitifs d'un monde inconnu.

Après l'entrée de Jane, il y eut un moment de silence gêné : des phrases insignifiantes tombèrent à lents intervalles, jusqu'à ce qu'on se mît à table. Cette gène subsista au début du dîner. Enfin, Jane

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