PREMIÈRE PARTIE
s'élant informée des fêtes de Monlauban, M. Naudié domina sa timidité pour en faire le récit détaillé. Un rayon de la gloire paternelle embellit encore son front : il parlait avec feu; il répéta le discours de son père; il raconta des anecdotes dont le vieux penseur était le héros, sans rien deviner des sentimenls divers de ses auditeurs. Jane, suspendue i ses lèvres, tendait son joli visage dans un effort intense de gravité ; les lèvres minces de M°" Defos s'amincissaient encore, le circonflexe de sa bouche exprimait son déplaisir d'entendre iM. Naudié parler haut sans se laisser imposer par le somptueux surtout de la table, ni par Téclat des girandoles massives, ni par la majesté de la maîtresse du logis. David et son père écoutaient avec un respect mêlé d'étonnement : la bonhomie d'Abraham Naudié leur semblait un peu méprisable; d'ailleurs, s'ils professaient une certaine estime pour les hommes de pensée, c'était en raison de ce qu'on peut espérer d'eux dans Tordre de l'action, et le coup d'œil inattendu qu'ils jetaient dans l'âme du vieux philosophe les éclairait déjà sur l'absolue inutilité de la métaphysique. Henri, au contraire, s'animait, la physionomie en mouvement, les lèvres agitées. A plusieurs reprises, il fut sur le point de parler, et se retint. A la fin, comme M. Naudié racontait les témoignages d'admiration parvenus à son père des centres les plus éloignés, il s'écria, avec une émotion . qui contrastait avec l'insignifiance de ses paroles :
— Tout cela n'est que justice, monsieur le pasteur, car votre père est un penseur admirable.. >
Presque malgré lui, il ajouta en baissant la voix :
— ... Du moins dans la plupart de ses écrits. Cette réserve inattendue appelait des explications :
M. Naudié pensa. que le jeune homme, dans la ferveur de la consécration prochaine, faisait quelque allusion aux velléités libérales de son père. Mais Henri jeta autour de lui un regard effarouché, comme s'il regrettait d'avoir soulevé une question Irop difficile ; puis, comme on attendait, il reprit, en tâchant de nuancer sa pensée :
— ... Car son œuvre est assez riche pour qu'on puisse y choisir... Pour ma part, ce que j'admire en lui, c'est la franchise de sa logique, la sincérité de son raisonnement. Il est de ceux qui vont jusqu'au bout de leur pensée, sans souci médiocre dos conséquences. Gela est vrai de tous ses livres, mais surtout de ses Dialogues sur les questions actuelles.
La voix de Henri trembla, comme s'il s'effrayait de son audace. Étonné, M. Naudié répondit :
— Ce n'est pas celui de ses ouvrages que mon père estime le plus. Il l'a écrit pendant une de ces périodes de doute et d'angoisse qui ne sont pas toujours épargnées aux plus fidèles. H l'appelle le fruit de sa tentation. Bien souvent, il m'a décrit ses souffrances, pendant cette crise d'où la bonté de Dieu l'a enfin tiré.
Inquiet de la voie où s'engageait son second fils,