‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 24 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

M. Defos le regarda en fronçant les sourcils. Mais le jeune homme n'obéit point à l'injonction de ce regard. Comme autrefois sur l'esprit d'Abraham Naudié, la tentation du doute s'abattait sur le sien. Il s'avouait à peine encore que les assises de sa foi chancelaient : il en souffrait déjà; — et il éprouvait comme un âpre besoin de parler de ces choses qui remplissaient son âme de mystère et de passion, toujours vibrante, arrêtée dans ses élans impétueux par une volonté puissante, son âme dont aucun des siens ne pouvait ni soupçonner ni comprendre les orages. Il dit :

— Le livre porte la marque de ces souffrances : c'est ce qui le rend si beau. Il y passe comme un souffle des premiers chapitres de saint Augustin. Oh I je comprends que les croyants le répudient, car c'est un livre redoutable ! Voulez-vous me permettre d'exprimer toute ma pensée, monsieur le pasteur?

La voix tremblante se raffermit et vibra, chaleureuse, dans le silence désapprobateur :

— ... Je crois que c'est dans des livres comme celui-là que votre père a exprimé sa véritable foi, celle qui fait sa grandeur : je veux dire sa foi à la vérité, bien plus noble, bien plus féconde qu'aucune croyance aux dogmes établis. S'il est ensuite revenu à l'orthodoxie, c'est en humiliant sa pensée devant sa volonté : belle leçon donnée à ceux qu'entraîne l'orgueil de leur intelligence. Mais, malgré cela, son regard dépasse toujours l'horizon où il

s'applique à renfermer, va plus loin, monte plus haut...

— Henri! interrompit M. Defos.

Le jeune homme regarda son père, qui braquait sur lui ses gros yeux inécontents, hésita un instant, puis se rétracta,' avec un soupir :

— Je veux seulement dire que M. Abraham Naudié est un de ces penseurs qui ne sacrifient jamais aux conventions.

— Je vous assure, monsieur, dit M. Naudié, que mon père est d'une foi très simple, très vivante.

Henri ne répliqua pas : peut-être qu'il redoutait lui-même l'effet de ses paroles sur sa propre conscience; car, à cette heure de sa vie, elle lui semblait , obscure et pleine de contradictions. La converssttion changea; elle redevint bûnale; quelques commérages s'y mêlèrent. Elle ne se releva pas au salon, où M"* Defos servit le café sans se dérider, en refusant d'un petit signe sec l'aide de sa nièce. Puis, M. Defos prit le bras de M. Naudié, avec un geste familier:

— Venez-vous fumer un cigare dans mon cabinet, monsieur le pasteur?

— Je ne fume pas, monsieur, mais je vous accompagnerai volontiers.

Les deux hommes s'éloignèrent, sans que les jeunes gens les suivissent.

— Ah ! vraiment, vous ne fumez pas! dit M. Defos en choisissant avec soin son cigare.

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