PREMIÈRE PARTIE ôy
— Il y a sept ans, une épidémie de choléra ravagea leur contrée. Elle emporta presque toute cette famille heureuse et florissante, monsieur le pasteur : les voies de Dieu sont insondables. Seuls, deux des enfants survécurent : leur fille cadette, ma nièce Jane, qui avait alors quatorze ans, et un de leurs fils, nommé Harold, qui en avait dix-neuf. Peut-être savez-vous que je fis le voyage des Indes pour arranger leurs affaires, qui me donnèrent beaucoup de soucis, mais qu'avec l'aide de Dieu je parvins à njettre en bon ordre.
M. Defos s'interrompit un instant pour se donner, in petto, le témoignage de désintéressement et de dévouement que dans la circonstance il avait mérité, puisque, sans autre but que de venir en aide à ses neveux, il avait entrepris un long voyage, abandonné ses propres intérêts, sacrifié quatre mois de sa laborieuse existence. Peut-être pourtant se fut-il trouvé moins admirable qu'il ne croyait Têtre, s'il eût poussé plus loin son examen de conscience : car peut-être bien que, malgré les apparences, son sacrifice était encore un holocauste au veau d'or; il ne l'eût point accompli, du moins d'un cœur aussi léger, pour des neveux misérables. Mais M. Defos ne descendait jamais jusqu'aux régions de l'ame où l'on fait de telles découvertes : c'était en parfaite bonne foi qu'il songeait à son voyage des Indes comme à l'un de ces acies par lesquels, selon le mot de l'Évangile, on se prépare « dans le ciel des
trésors que les vers et la rouille ne gâtent point » ; ce fut en pleine sincérité qu'une fois de plus, pendant un quart de minute, ii se loua de cette traite tirée à fonds perdus sur l'Eternité. Après quoi, M. Naudié attendant la suite, il continua :
— Mon neveu Harold a voulu devenir artiste.
.Vai fait ce que j'ai pu pour le détourner d'une carrière qui n'en est pas une. Il ne m'a pas écouté. Il n'est pas mon fils, il possède une fortune qui le met à l'abri des exigences de la vie : j'ai jugé que je ne pouvais pousser à l'extrême mon opposition à sa « vocalion », sous peine de dépasser mes droits ; j'ai cédé. Maintenant, il voyage. Il peint des tableaux qui n'ont aucun succès, et qui n'en auront jamais : ils sont trop supérieurs.
La moue dédaigneuse de M. Defos exécuta les . peintures de son neveu.
— Quant à ma nièce, poursuivit-il, je pensai d'abord à l'élever chez moi. Mais je réfléchis qu'ayant deux fils, je donnerais prise à la malignité publique, qui ne manquerait pas de me prêter des calculs d'accaparement tout à fait étrangers à mon caractère. Je la plaçai donc en Angleterre, dans un excellent pensionnat. Chaque année, elle partage ses vacances entre son unique tante maternelle, qui demeure à Londres, et ma famille. C'est ainsi que nous l'avons à demeure pendant quatre ou cinq semaines, et que nous pouvons suivre son développement.