PREMIÈRE PARTIE GI
Jusqu'alors, M. Defos parlait avec l'abondance d'un homme sûr de ce qu'il veut dire. Sa tâche devint plus délicate : il donna quelques signes d'agitation, et remua ses pieds puissants sur la moquette à fleurs du lapis.
— Je ne vous cacherai pas, monsieur le pasteur, reprit-il plus lentement, qu'elle nous a causé quelques surprises..., je dirai même quelques soucis. Non pas, certes, que nous ayons rien de grave à lui reprocher. Mais c'est une nature... comment dirai -je?... incertaine, instable, qui s'assoira sans doute avec les années, quand elle aura un but, une lâche, des devoirs, tout ce qui fait l'équilibre d'une vie, et qui lui manque. A ses premières vacances, elle ne pensait qu'à jouer à des jeux violents, et regrettait de n'être pas un garçon. L'année suivante, nous la reconnûmes à peine : elle passait son temps à lire des poètes; plusieurs fois, elle a disparu et nous l'avons trouvée au bord de la mer, déclamant des vers dans la tempête. Après, ce fut la musique qu la passionna. Groiriez-vous qu'elle parlait d'entrer au théâtre? Heureusement que cette fantaisie lui passa bien vite !
La parole de M. Defos devenait de plus en plus hésitante. Il arrivait à un épisode qui l'avait laissé longtemps anxieux et dont le souvenir expliquait en partie son attitude actuelle : un caprice, pendant un séjour à Londres, pour un chanteur en vogue, des rendez-vous pris dans des églises avec la complicité
d'une gouvernante sentimentale, tout un petitroraan sans conséquence, mais inquiétant, parce que le détail en montrait une âme à la fois très capricieuse et très volontaire. Au moment de raconter cet incident dont le récit coûtait à son amour-propre de famille, il changea d'avis, se décida à le passer sous silence, et dit seulement :
— A ce moment-là, ma femme disait : « Dieu sait ce que cette enfant deviendra ! » Nous en avons été quittes pour la peur, monsieur le pasteur : Dieu n'a pas permis qu'elle nous causât de réels chagrins. Elle s'est assagie, beaucoup plus même que nous n'aurions osé l'espérer. Ce qu'il y a en elle de violent s'est apaisé : elle est devenue simplement pieuse, et, si nous avons encore quelque chose à lui reprocher, c'est d'apporter un peu d'excès dans ses sentiments religieux...
A cet instant, M. Defos se souvint du sermon de la veille ; il ajouta, d'un ton un peu dédaigneux :
— Mais c'est un reproche qui n'en est pas un : vous nous avez démontré hier qu'on ne saurait se vouer avec trop de zèle au service du Seigneur.
M. Naudié rougit, en se rappelant aussi dans quels sentiments il avait parlé. Les longues explications de son hôte Tétonnaient, car il ne parvenait pas à comprendre pour quelle raison on l'initiait à ces affaires de famille. M. Defos s'étant tu, et paraissant attendre une réponse, il crut devoir le louer de sa sollicitude