PREMIÈRE PARTIE
— La fortune, répondit vivement M. Defos, vous ignorez qu'elle peut être une cause d'embarras pour une jeune fille scrupuleuse et un peu... romanesque. Une jeune fille n'est jamais sûre d'être recherchée pour elle-même ; elle devient méfiante, elle suspecte les sentiments de ses prétendants, elle doute de ceux qui l'approchent. Mais ce n'est pas tout : ma nièce est vraiment très pieuse, comme je vous l'ai dit, très sérieuse; elle voudrait que la fortune qui lui a été confiée fût utile, chrétiennement utile. Enfin elle éprouve un grand besoin de se dévouer tout entière à une belle lâche : elle a songé à se faire nurse ; si elle y a renoncé, c'est que le spectacle de la souffrance physique la rend malade ellemême. Elle a cherché autre chose, et croit avoir
' trouvé : quelle tâche plus noble y a-t-il, en effet, que d'élever des enfants sans mère ?
Ces paroles rappelèrent à M. Naudié celles de sa sœur Angélique et de son père, tous deux si candides devant le rêve de la vie : est-ce que leur concordance annoncerait vraiment la venue del'inconnue doi;it la main légère le soulagerait de ses charges ? Est-ce que Jane serait celle-là? Il murmura :
— Ce sont de nobles sentiments !
— Sans doute, dit M. Defos. C'est parce que je les ai compris et pesés que j'ai fini par approuver ma nièce. Et pour d'autres raisons encore, monsieur ■le pasteur, que je vous exposerai franchement. Si
ces projets n'aboutissaient pas, nous ne pourrions la retenir auprès de nous : elle nous...
M. Defos allait dire :
— Elle nous échapperait.
Il se reprit :
— ... Elle repartirait pour l'Angleterre, et que deviendrait-elle ? On peut tout craindre d'une nature aussi capricieuse, du moins jusqu'à ce qu'elle se soit fixée, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé cet équilibre que donnent les affections et les devoirs. C'est sur ces devoirs que je compte pour assagir promptement sa jeunesse, qui vous effraye un peu, je le comprends. Quant à la différence de fortune...
— Je suis sans doute plus pauvre que vous ne le croyez, monsieur, interrompit M. Naudié.
M. Defos le regarda comme pour estimer sa valeur, et haussa les épaules.
— Là n'est pas la question, fit-il. Ma nièce vous apporterait la richesse, vous avez en échange votre carrière, la plus honorable qui soit, votre nom, le nom de votre père, le passé de votre famille. Vous êtes un des nôtres, monsieur le pasteur. Vous appartenez, comme nous-mêmes, à une sorte d'aristocratie : deux siècles de persécution, d'efforts, d'honnêteté, de foi, ce sont des titres de noblesse. Croyez-vous donc que je n'aime pas mieux donner ma nièce à un homme comme vous, que la voir suivre à sa manière les traces de son frère, ou devenir la proie de quelque aventurier ? Sa fortune, mon-