PREMIÈRE PARTIE
En réfléchissant à l'invitation de M. Defos, M. Naudié finit par conclure qu'elle se rattachait aux fêtes de Montauban, qu'il la devait au reflet que la gloire paternelle répandait sur lui; et cette explication lui inspira, non, certes, la moindre amertume, mais un léger dédain pour l'homme qu'il venait de quitter. Puis, bercé par le mouvement du train, sa pensée se fixa sur des sujets d'un intérêt pour lui plus immédiat : sur son père qu'il n avait pas vu depuis trois ans; sur ses frères dispersés par le monde; sur ses enfants qui le préoccupaient sans cesse.
En huit ans de mariage, M. Siméon Naudié avait eu six enfants — les deux premiers accueillis avec joie, les deux suivants avec un commencement d'inquiétude, les deux autres avec résignation. La mère, douce femme, toujours gaie, ferme devant les difficultés de la vie et confiante en Dieu, lui épargnait sans même en avoir l'air les soucis d'un gros ménage au budget modique. Quand ils s'inquiétaient de l'avenir, ils se réconfortaient l'un l'autre en songeant aux bénédictions promises aux familles nombreuses. Dieu n'a-t-il pas dit : « Croissez et multipliez »? Il prend soin des oiseaux des champs. Il a fait pleuvoir la manne sur les enfants d'Israël... En attendant la manne, M"'° Naudié trouvait moyen de pourvoir aux repas en renouvelant de temps en temps le miracle des pains et des poissons, aux vêlements, aux chaussures, au nécessaire. Mais, une année, le croup s'abattit sur la nichée : trois furent
atteints ; deux moururent. M""" Naudié était enceinte pour la septième fois : une fausse couche l'emporta. Naudié resta donc seul avec ses quatre enfants, brisé par cette suite tragique d'émotions. Les difficultés avec lesquelles il se trouva d'emblée aux prises ne lui permirent point de s'abandonner à sa douleur : il la supporta simplement, avec ce courage paisible qu'inspire la foi sincère, avec cette haute et sereine résignation dont les vrais chrétiens donnent quelquefois l'exemple. Personne ne soupçonna — telles furent la dignité et la discrétion de son attitude — la somme d'énergie qu'il avait dû dépenser dès le premier moment et qu'il lui fallut ensuite fournir comme un tribut douloureux de mois en mois et d'année en année, car chaque jour lui ramenait son cortège de soucis.
Justement, ce jour-là, il en avait un nouveau, frais de la veille. Abraham, son unique garçon, un gamin de treize ans, vigoureux, fainéant, vagabond et fantasque, avait failli être chassé du lycée, à cause d'un mauvais livre prêté à ses camarades. Des supplications pressantes parvinrent à changer en temporaire l'expulsion définitive prononcée d'abord contre le coupable. Mais M. Naudié entendait encore la voix irritée du proviseur longtemps inflexible, invoquant la salubrité de la classe, et sa conscience lui reprochait les mauvais arguments par lesquels il avait répondu : l'avenir de l'enfant compromis, sa honte rejaillissant sur sa famille, le scandale d'au-