‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 32 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qu'une voix secrète — chaque jour plus faible — le maintenait en méfiance, tout son être aspirait au bonheur entrevu. Justement, de la gaieté flottait dans la tiédeur de l'air, dans la fine lumière qui tombait sur le paysage familier et charmant, dans le printemps qu'annonçaient les bourgeons des vieux ormes aux branches bénisseuses penchées sur les rectangles des pelouses. La mer, très proche, grondait invisible, sans colère, derrière une haie de tamarins. De l'autre côté filaient les bosquets, les canaux, les chemins ratisses du parc Charruyer. Au fond, vers la ville, l'antique tour de la Lanterne dressait sa flèche à huit pans, aux nervures coupées de crochets sculptés, et sa tourelle où les signaux s'allumaient jadis derrière les fenêtres des ogives. Aux approches du Casino, la mer se montra, lisse et bleue, emportée par la marée basse derrière les restes noirs de la digue de Richelieu. Ces choses anciennes, comme les ormes séculaires, comme la nature éternelle, rajeunissaient dans le renouveau du ciel, dont la voûte infinie semblait pleine de joie. Dans son cœur qui s'émouvait, M. Naudié murmura :

« Il serait si bon d'être un peu heureux ! »

Eslher et Berlhe le précédaient, les mains unies, se faisant à voix basse des confidences amicales. Elles avaient trop chaud dans leurs robes d'hiver, très modestes, bien usées. Elles se retournèrent pour l'attendre. Il compléta sa pensée en songeant : « Elles aussi seraient plus heureuses... »

Mais la voix méfiante lui répondit :

« Qui sait? »

— Tiens ! les Defos ! fit Esther, tout à coup.

En effet, M. et M""" Defos s'avançaient en sens inverse, pareils à deux cuirassés mouvant avec lenteur leurs masses imposantes, tandis que Jane, à côté d'eux, marchait à pas légers, comme une jolie chaloupe qui ne demande qu'à filer dans le vent. Au lieu de passer droits et raides, selon leur coutume, ils s'arrêtèrent, pour l'échange de quelques compliments. M"'* Defos, avec un regard perfide aux jeunes filles et en aiguisant le circonflexe de sa bouche, dit à M. Naudié tout le plaisir que leur faisaient ses visites. Jane rougit et se mit à caresser la joue de Zélie. Quand on se fut séparé, Esther, après un instant de réflexion, dit tout à coup :

— Tu es donc retourné chez eux, papa?

Surpris, M. Naudié se troubla et balbutia — mentant presque :

— Sans doute. Il me fallait bien faire ma visite de digestion.

La jeune fille rapprocha cette réponse des paroles de M'" Defos et resta pensive : son père lui cachait quelque chose — mais quoi? Elle ne l'eût pas deviné; pourtant une obscure intuition mêla Jane à* son souci, car elle dit :

— ]\P* Defos est très gracieuse pour moi, à la société philharmonique ; mais c'est la première fois que son oncle nous salue ainsi !

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