PREMIÈRE PARTIE
— Je t'assure que M. Defos est un homme très aimable, affirma M. Naudié. L'extérieur seul est un peu froid, voilà tout.
Il s'efforça de prendre un air indifférent, pour ajouter ;
— Quant à la jeune fille, elle est tout à fait charmante.
— On prétend qu'elle est fiancée à son cousin l'étudiant, dit Esther.
M. Naudié savait à quoi s'en tenir sur ce faux bruit. Il n'en sentit pas moins une douleur aiguë, dont la violence inattendue lui serra la gorge. Et, comme il s'étonnait de souffrir ainsi, sans raison, une de ces liaisons d'idées dont la loi nous est inconnue fit soudain passer devant ses yeux — aussi clairement que s'il le lisait sur les pages jaunies de sa grosse Bible — ce redoutable verset du Livre des Proverbes :
Elle t'empêcherait de considérer soigneusement le chemin de ta viCy ses sentiers sont trompeurs^ tu ne saurais pas où ils te mènent.
L'hallucination fut si nette, qu'il s'arrêta, en passant la main sur son front. Mais déjà les caractères gravés par l'invisible main s'effaçaient : il se reprocha d'offenser par un rapprochement injurieux une personne dont il ne pouvait suspecter ni la bonté ni la noblesse d'âme. Sans s'en apercevoir, il serra trop fort la petite main de Zélie, qui se dégagea* Berthe
l'appelait, pour lui montrer Abraham qui, profitant de sa distraction, filait du côté du port.
Une série de ces petits hasards qui sont parfois les signes de la destinée, rapprochèrent Jane Defos et M. Naudié. Pendant quelque temps, ils se rencontrèrent presque chaque jour, dans des comités, chez des malades, chez des pauvres. Partout, Jane arrivait comme un rayon, avec un beau sourire confiant. Sa charité, fraîche comme sa jeunesse, gracieuse comme sa beauté, ne ressemblait en rien à l'aigre bienfaisance qui place âprement ses aumônes à la caisse d'épargne du paradis : gaie consolatrice, elle semait ses bienfaits sans y penser, avec cette légèreté qui pouvait être aussi bien excès de bonté qu'insouciance — et M. Naudié l'en admirait. Chaque fois, leurs rencontres se prolongeaient, leurs propos devenaient plus intimes : après avoir rapidement consolé les malades sur leurs grabats, ou les pauvres dont les yeux inquiets les épiaient, ils s'entretenaient d'euxmêmes, et prenaient d'innocents rendez-vous, se rappelant l'un à l'autre tel paralytique abandonné, telle veuve dont l'affliction était très grande. M. Naudié ne s'avouait point leur manège. 11 aurait rougi de se dire : « Si je vais aujourd'hui chez ce malade plutôt que chez un autre, c'est que j'ai plus de chances de la trouver à son chevet. » Il le faisait pourtant ; même, il oubliait ses petits calculs pour s'émerveiller de la fréquence de leurs rencontres, jusqu'à y voir, ou presque, une indication