PREMIÈRE PARTIE
d'En-Haut. — Deux ou trois visites chez les Defos, qu'il cacha encore à ses filles, resserrèrent ces liens invisibles. Mais, bien qu'attiré par un aimant irrésistible, il demeurait indécis, trouvant toujoui^s, sur le chemin de son cœur, sa conscience inquiète, hérissée de scrupules, habile à accumuler les objections nouvelles. Faible et spécieux, le cœur disait : « Pourquoi non ? Dieu permet. Tout homme a droit à sa part de bonheur. Eux aussi, seraient plus heureux: n*ont-ils pas besoin d'une mère? » La conscience répliquait aussitôt : « Tu ne la connais pas, tu ne sais rien d'elle sinon qu'elle te plaît, tu n'as pas le droit d'engager l'avenir des tiens : elle est trop jeune, elle eàt trop belle, elle est trop riche, tu serais trop heureux. » Et ce moi à' heureux résonnait longuement dans son âme, dont les sonorités endormies s'éveillaient toutes, cordes mélodieuses qu'un souffle fait chanter. « Si du moins, songeait-il souvent, je pouvais lire en elle, ou lui dire tout ce que je sens, tout ce que je pense, sans^ que la présence de sa tante m'arrête et me glace : alors, je la connaîtrais mieux, je pourrais prendre un parti. » La conscience l'arrêtait : « Fuis cette occasion, c'est un piège ! » — !K Cherche-la, répondait le cœur insidieux : quelle qu'en soit l'issue, ce serait du moins une heure douce dans ta pauvre vie ! »
Jane lisait en lui : non pas le jeu compliqué de ses doutes, mais comme des lambeaux de confessions incomplètes; et elle s'étonnait. Nature
active, sachant d'instinct mettre sa volonté au service de ses caprices, et n*ayant jamais devant elle qu'un seul but dont la poursuite l'absorbait toute, elle ne pouvait comprendre tant de tergiversations. Déjà même des sentiments singuliers se mêlaient à l'exaltation romanesque qu'elle avait prise pour l'amour : un dépit de femme froissée dans sa vanité, de l'impatience, un parti pris de réussir. Un sûr instinct l'avertit que, seule peut-être, la présence malveillante de sa tante, aux visites de Naudîé, arrêtait sur ses lèvres les paroles qui lient, qu'un mot ou un regard sauraient lui arracher, qu'il prononcerait malgré lui dans une de ces minutes où les hommes sont vaincus et faibles. Elle voulut donc brusquer les choses.
— Il y a longtemps qu'on ne vous a vu rue Réaumur, lui dit-elle, un jour qu'ils sortaient ensemble d'une humble demeure affligée. On vous réclame. Si vous veniez demain, vers quatre heures, voulez-vous?
Elle savait que sa tante serait absente ; mais elle n'eut garde de le dire ; et M. Naudié se rendit le lendemain à l'heure fixée, rue Réaumur, sans se douter que sa visite ne ressemblerait point aux précédentes. On venait justement de lui apporter une redingote neuve, qu'il avait commandée quelques jours auparavant, sans avertir Esther. Étonnée déjà de cette coquetterie inaccoutumée, la jeune fille, en le voyant si pressé d'endosser son vêtement,