‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 35 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

un jour ouvrable, ne put s'empêcher de lui demander où il allait. Il se troubla, répondit évasivement qu'il allait faire une visite, et se hâta de partir, pour éviter les explications. La question d'Esther, pourtant si simple, lui montrait la nécessité de prendre bientôt un parti sous peine d'exciter les qu'en-dira-t-on, ses allées et venues ne pouvant longtemps encore rester inaperçues; et il se sentait plus perplexe que jamais. Comme il passait sous les arcades de la rue Ghef-de- Ville, il fut arrêté par son collègue, M. Fridolin : un petit homme maigre, à tête d'oiseau, à menton rasé, vif, agité, babillard, dont on appréciait fort l'éloquence verbeuse et l'infatigable activité. Une feuille du département publiait depuis quelque temps de virulentes attaques contre les protestants. Très excité, M. Fridolin se mît à réciter un article qui le prenait personnellement à partie, puis la réponse qu'il venait d'envoyer au journal, et même les lettres qu'il écrirait à d'autres journaux si la campagne continuait. M. Naudié l'écoutait avec distraction, l'esprit bien éloigné de ces querelles, que d'ailleurs il dédaignait; il crut mettre fin à la conversation en disant : — Ces polémiques sont regrettables, mais inutiles. Pour ma part, je ne puis m'empêcher de croire qu'il vaut mieux s'abstenir de répondre aux attaques injustes. Le silence est encore la meilleure arme qu'on ait trouvée contre la calomnie, dont Thonnêteté finit toujours par triompher.

En même temps, il tendait la main à son collègue, qui, au lieu de la prendre, lui prit le bras, et se mit à l'accompagner en gesticulant : le silence n'est pas une arme, c'est une capitulation...; on donne tort à ceux qui se taisent....; il faut se défendre, quand on a pour soi le bon droit et la justice... ; le monde est plein de gens qui ne demanderaient qu'à renouveler les dragonnades!... M. Naudié ne désirait point que son collègue sût où il allait : au lieu de tourner à droite dans la rue Réaumur, il prit à gauche, conduisit M. Fridolin jusqu'au chantier de construction, le promena un moment, parlant toujours, parmi des carcasses de chaloupes retournées, revint sur ses pas. L'heure avançait : pris d'impatience et craignant de faire attendre Jane, M. Naudié se résigna à s'arrêter enfin devant l'hôtel Defos.

— J'entre ici, dît-il ; si vous le voulez bien, mon cher collègue, nous reprendrons une autre fois cette conversation.

— Ah! vous allez chez les Defos, vraiment!

M. Defos est un homme bien remarquable, n'est-ce pas? Et madame! quelle bonté! quelle générosité!

11 partit enfin : « Lui aussi, pensait M. Naudié en tirant la sonnette, se demande sans doute ce que je viens faire ici! » 11 crut remarquer que le valet de chambre l'observait avec un air curieux, et son inquiétude s'aggrava : € Cet homme doit s'étonner de mes fréquentes visites. »

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Le salon était vide. En attendant devant le Saint Jean de M. Bouguereaii, bien rose et bien blanc dans son large cadre doré, il se répétait : a Oui, décidément, il faudra prendre un parti, sans attendre davantage. » Mais il avait trop réfléchi pour être plus avancé qu'au premier jour : seulement, son cœur parlait toujours plus haut, et ridée de ne plus revoir Jane lui faisait courir dans les moelles un frisson de douleur.

Jane entra, la main tendue :

— Ma tante a dû partir pour Rochefort, dit-elle. Je suis seule pour vous recevoir.

C'était l'heure si désirée et si crainte. M. Naudié sentit cet émoi qui l'avait bouleversé aux premières ouvertures de M. Defos. 11 le domina pourtant, et répondit, en s'asseyant vis-à-vis de la jeune fille :

— Eh bien, mademoiselle, j'en profiterai pour vous dire simplement et franchement des choses qu'il faut que vous sachiez. Ainsi je pourrai du moins répondre par une entière confiance à celle que vous m'avez témoignée.

Sa voix était mal assurée : malgré la résolution que semblaient indiquer ses premiers mots, il ne savait pas très bien ce qu'il allait dire ; il toussa, comme un orateur embarrassé. Jane, la tête inclinée, le regardait parfois entre ses longs cils, si gracieuse et jolie qu'il aurait voulu tomber à ses pieds, comme un amoureux de vingt ans. Mais il fallait parler selon son âge et sa carrière. 11 reprit :

— Je n'insisterai pas sur les difficultés de la tâche que vous auriez la générosité d'accepter. Je suis bien sûr que vous les avez pesées, n'est-ce pas ?

Jane murmura, très doucement :

— Il n'y a pas de difficultés qu'on ne puisse vaincre avec de la patience et de l'affection.

En se représentant l'entretien tranquille et décisif qu'il osait à peine désirer, M. Naudié s'était promis d'insister, selon son devoir, sur ces « difficultés ». La réponse de Jane lui parut établir qu'elle les avait toutes pressenties, et il s'écria, dans un naïf élan de confiance :

— Oh ! je sais que vous les vaincriez!... Puisque c'est par bonté, par dévouement, par esprit de sacrifice que vous voulez venir à moi..., à nous... Mais le sacrifice où vous courez, savez-vous bien que c'est celui de votre jeunesse?

— Est-ce un sacrifice? dit-elle en levant les yeux sur lui. Voyez : je suis seule au monde. Je suis même dans la pire des solitudes, puisque je suis riche. Vous n'imagineriez pas les vilains calculs que j'ai déjà devinés autourde moi... Oh! pas mon oncle, non! lui, c'est un honnête homme... Mais combien d'autres ! Jusqu'à la pension, où l'on ne me traitait pas comme mes camarades. J'ai fini par ne plus croire aux sympathies qu'on me témoignait. J'y suis devenue méfiante. Il en serait de même ailleurs, partout, dans toute la vie.

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