‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 36 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un sourire désabusé s'esquissa sur ses lèvres :

— Vous voyez bien que le sacrifice n'est pas très grand : les envies, les intrigues, les bassesses du monde, voilà ce que je perdrais.

— Je sais que le monde a ses charges et ses vices, dit M. Naudié. Mais il a aussi... il doit avoir ses joies. Vous n'y songez pas maintenant, mademoiselle : vous les regretteriez peut-être un jour... Si du moins je pouvais croire qu'en échange de vos renoncements, je vous apporterais un peu de bonheur ! Mais comment voulez-vous que j'aie une telle illusion? Je vois bien ce que vous nous donneriez; hélas! que recevriez-vous? Et voici que j'en arrive à l'obstacle le plus grave qu'il y ait entre nous, au seul réel, peut-être, au seul qu'aucune bonne volonté ne saurait supprimer. Et j'ai peur de vous le montrer, tant je le vois profond, comme un fossé infranchissable.

Celte image était sans doute un reste des habitudes oratoires de M. Naudié; les vibrations douloureuses de sa voix et l'angoisse presque poignante qu'exprimait son beau visage grave en voilaient la banalité.

— Ce fossé, continua- t-il, c'est la vie qui l'a creusé, mademoiselle. Ce sont nos deux vies, la vôtre et la mienne — votre jeune passé de bonheur, de gaieté, d'insouciance, et mes années de soucis, de chagrins, de peines, de tristesses. Vous ne savez pas ce que la vie peut faire de deux êtres dont les cœurs

s'accorderaient, dont les âmes se ressemblent, selon qu'elle leur est bienveillante ou cruelle. Vous ne savez pas comment ses leçons peuvent les transformer de telle sorte, qu'ils parlent chacun sa langue et ne peuvent plus jamais, jamais s'entendre! Ah! je sais que vous avez traversé une horrible épreuve. Mais vous étiez une enfant, et Dieu ne permet pas que la douleur déchire les âmes des enfants : leur blessure se ferme bientôt, elles conservent leur sève et leur force...

Jane écoutait, immobile dans sa pose attentive. M. Naudié sentit que ce langage la touchait : lui qui, depuis tant d'années, portait seul le poids de ses tristesses intimes, il céda à ce lâche besoin qu'ont parfois les hommes de montrer leur cœur malade à la femme qui peut les plaindre ou les aimer, à ce désir éperdu qui pousse les âmes à fuir leur solitude dès qu'un geste de compassion les appelle :

— Entre ces heureux et les autres, mademoiselle, il y a un monde ! Moi, je n'ai jamais été parmi les heureux... A présent, il est trop tard pour changer de voie. Être heureux, voyez-vous, je ne le saurais point. J'ai connu, comme Job, les. jours de l'affliction : vous qui les avez traversés dans l'ignorance de vos premières années, Dieu veuille que vous les ignoriez désormais! Pourquoi vous entraînerais-je dans mon cercle? Pourquoi étendrais-je sur vous l'ombre de mon expérience ? Et voyez encore : entre

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