‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 37 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

les êtres bîen-aimés qui dépendent de mol et le Maître que je tâche de servir de mon mieux, où trou^ verais-je le loisir de chercher le bonheur — hélas ! ou de le donner? Votre bonlé en a réveillé la soif dans mon cœur, et déjà je me le reproche. Ici-bas, tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer est pour les miens. Oh! oui, pour eux, je voudrais du soleil et de la joie. Vous leur en apporteriez, j'en ai la certitude. Mais, pour l'accepter en leur nom, il faudrait que je pusse oublier ce que je viens de vous dire, et d'autres choses encore que je ne vous ai pas dites, il faudrait que ma vie eût été différentCj que je fusse un autre homme, plus jeune, meilleur, plus digne... Voilà l'obstacle, mademoiselle, le vrai. Maintenant que vous le connaissez, vous voyez bien, n'est-ce pas, que nulle bonne volonté ne peut rien contre lui? Vous continuerez à être heureuse. Moi, je poursuivrai mon chemin jusqu'au bout, fidèle à ma destinée que j'accepte sans murmurer, telle que le Seigneur Ta voulue. Il me restera de notre rencontre une reconnaissance infinie — la douceur qu'un beau rêve laisse au réveil.

... Qui marquera le juste rapport entre nos paroles et les sentiments: profonds qu'elles traduisent? M. Naudié venait sans doute de parler avec sincérité, puisqu'il pensait tout ce qu'il avait dit. Pourtant, sa sincérité n'était pas complète, car une voix secrète l'avertissait qu'il plaidait à fins contraires; il savait, avec une mystérieuse et inavouée certitude, qu'à

chacune de ses paroles, Jane lui appartenait davantage, qu'un signe allait changer cette destinée dont il se proclamait l'esclave; et ce signe, il se tut pour l'attendre. Un instant, le silence plana sur eux — lourd des pensées qui ne s'expriment pas, des sentiments obscurs qui gouvernent les volontés hésitantes et préparent les actes ; puis, la jeune fille prononça :

— Croyez-vous m'apprendre quelque chose en parlant ainsi? Mais, je vous en prie, qu'importe tout cela? Oui, qu'importe tout cela, puisque je le savais déjà, puisque je l'accepte...

Sa voix mourut en ajoutant :

— ... Puisque je vous aime!...

Le mot vibra lentement, comme un son qui ne veut pas s'éteindre, et les yeux de M. Naudié se remplirent de larmes. En le regardant furtivement, Jane le vit si bouleversé d'une telle émotion, qu'elle voulut parler encore et reprit, d'une voix plus sûre, en souriant presque :

— Vous voyez bien qu'il n'y a pas d'obstacle. Il n'y en a plus. Nous parlerons tous la même langue : celle du bonheur. Vous l'apprendrez : elle est facile. Le monde est plein de bonheur : pourquoi ne viendrait-il pas de Dieu, comme la souffrance? Voyez, c'est lui qui vous en envoie enfin votre part — et c'est moi qui vous l'apporte.

Elle se leva et s'approcha de lui, les mains tendues, attendant un cri d'amour, un baiser. Mais, bien

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