DEUXIÈME PARTIE
Ce jour-là, les Naudié devaient célébrer le premier anniversaire de leur mariage par un dîner de ' famille, auquel assisteraient, avec les Defos, Guillaume Naudié — qui s'absentait plus volontiers de ' Rochefort depuis qu'un intérieur confortable l'attirait à La Rochelle, — les Fridolitf, M. Lanthelme dont l'esprit acide amusait Jane. Levé très tôt, M- Naudié expédiait son courrier, dans l'élégant cabinet, meublé à l'anglaise, qui ouvrait sur le jardin où croissait un vieux cèdre, où Zélie passait des heures dans la contemplation des poissons rouges delà pièce d'eau. Les Naudié habitaient maintenant, A deux pas des Defos, un de ces beaux hôtels de la rue Réaumur, dont les vastes pièces ont gardé leurs
lambris et nous ont comme transmis à travers le temps un peu des souvenirs et de la grâce du siècle passé. M. Naudié ouvrit une dizaine de lettres : des demandes de secours. Hélas ! il en recevait tant, qu'il n'y pouvait pas même répondre ! L'une d'elles, qu'il repoussa avec un geste d'humeur, venait de Paul : l'évangéliste expliquait qu'il voulait acheter une grange pour ses réunions, dans un village d'Auvergne où les propriétaires refusaient de lui louer leurs locaux, et qu'il comptait sur son frère pour réaliser ce projet. « Mes ennemis, disait-il, seront confondus, forcés de reconnaître que le Seigneur est avec nous, quand, malgré leur mauvais vouloir, la Parole résonnera chez eux. d
— Non, non, dit le pasteur à haute voix, comme si son frère eût été là pour l'entendre. Rien pour cette fâcheuse propagande. Il y a tant de besoins plus réels !
Combien peu il en pouvait soulager! Un instant, il songea à la petite part de revenu que son train de maison lui permettait de consacrer aux bonnes œuvres : quatre domestiques, deux chevaux, une voiture, beaucoup de caprices ; que restait-il pour les pauvres? Son budget était aussi difficile à équilibrer qu'aux temps de sa gêne, à cette seule différence près que les chifïres étaient plus gros. 11 consacrait à ses affaires un temps énorme, et, quand il y réfléchissait, se reprochait de le prendre sur ses devoirs. Mais il n'y réfléchissait pas souvent : un
tourbillon l'emportait, sur les traces du petit être charmant, fantaisiste, décevant, qu'il ne connaissait pas encore et qu'il adorait chaque jour davantage. En ce moment même, elle remplissait sa pensée, elle étouffait ces plaintes dont les lettres ouvertes apportaient la rumeur, si bien que ce n'était point aux malheureux tourmentés par la peine, mais à elle seule qu'il songeait.Tandis que son œil s'attendrissait en parcourant les pages désolées, il écoutait l'éternel refrain de son cœur : « Je l'aime, je l'aime, oh! combien je l'aime ! » Jlais par moments, une autre voix — la voix de reproche qui l'avertissait jadis — murmurait au fond de lui, assourdie et lointaine : « Tu l'aimes, — comment l'aimes-tu'?... »
On frappa. M. Defos, en allant à ses affaires, entrait pour prévenir que Henri, qu'on attendait dans la journée, retardait son retour.
— Sans lui, dit-il, nous serions treize à table, et pour moi, vous savez, j'ai une petite superstition. Tâchez de trouver un quatorzième !
— Je tâcherai, dit M. Naudié en souriant. Ou bien les enïanls ne dîneront pas avec nous.
• Il insista pour que son visiteur s'assît un instant, ayant justement un avis à lui demander.
— 11 s'agit de ces maisons de Bordeaux, dit- il, de ces maisons de rapport, dont la valeur représente un bon quart de la fortune de ma femme. Elles me donnent beaucoup de soucis.
— Comment donc ! s'écria M. Defos, mais c'est
un magnifique placement, un des plus avantageux, un des plus sûrs que j'aie faits pour ma nièce : du 5 pour 100, ni plus ni moins !
M. Naudié répliqua, Fair pensif:
— Oui, sans doute, du 5 pour 100... à condition que les locataires payent leur terme. Seulement, s*ils ne payent pas?...
M. Defos ouvrit ses gros yeux ronds, stupéfaits et menaçants.
— S'ils ne payent pas?... dit-il. Eh bien! on les force à payer ! Grâce à Dieu, il y a encore de bonnes lois pour protéger les propriétaires ; et votre gérant... vous n'en avez pas changé, j'espère?
— Non, c'est le même.
— Un homme à poigne ! Vous n\ivez qu'à le laisser faire !
Le visage de M. Naudié devint très soucieux. Il dit en tiraillant sa barbe d'un geste inquiet :
— Je ne puis pourtant pas jeter à la rue des malheureux qu'atteint le chômage ou la maladie... Je ne puis pas.
— Vous, soit ! Je comprends cela. Mais votre gérant? C'est lui seul qui agirait.
— En serais-je moins responsable?
M. Defos leva la main gauche, la laissa retomber sur son genou, et dit, avec dédain :
— Vous y mettez du sentiment!
— Permettez! dit M. Naudié; vous-même, quand vous m'avez mis au courant des affaires de ma
femme, ne m'avez-vous pas parlé de ces maisons comme d'une œuvre utile, destinée à aider les pauvres gens en leur procurant à bon marché des logements sains?
— Eh bien?... Vos locataires ne sont-ils pas logés à meilleur compte, et mieux que partout ailleurs? Raison de. plus pour qu'ils payent leurs termes avec régularité.
M. Naudié garda le silence pour ne pas dire ce qu'il pensait de cette impitoyable charité.
— Voyez-vous, mon cher, reprit M. Defos avec sa magnifique autorité, si vous vous laissez gagner par la sentimentalité, vous êtes perdu. Il est très difficile d'être millionnaire. La seule manière d'exercer avec quelque agrément cette profession délicate, c'est de s'en tenir à la loi, strictement. La loi est la norme unique qui doive régler nos actes. Mon principe est : Ne jamais enfreindre la loi ; s^en servir toujours. Je vous le recommande : il est simple, excellent, il tranche toutes les difficultés. Je ne vois pas en quoi son application pourrait choquer un chrétien. Jésus lui-même n'a-t-il pas dit : « Rendez à César ce qui appartient à César »?
Une fois de plus, la dureté de ce juste, irréprochable et féroce, offensait M. Naudié.
— Je ne suis pas César, dit-il avec un peu d'ironie.
— Moi non plus, certes! s'écria M. Defos. Mais... 11 n'acheva pas sa phrase : ce « mais », avec le
large geste des bras ouverts qui raccompagna, exprimait à lui seul toute sa doctrine, à laquelle suffisait la Justice et dont nulle bonté ne tempérait jamais la rigueur impeccable.
— Pour moi, reprit M. Naudié, je ne puis raisonner ainsi. Il m'est impossible de comparer les termes que me doivent ces pauvres gens aux dettes que nous avons tous envers Dieu. Cela ne se balance pas.
— Eh bien ! vendez vos maisons : c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je suis à vos ordres, si vous voulez.
M. Naudié allait accepter avec joie, quand il pensa soudain que ce serait livrer ses locataires au terrible homme : forme nouvelle du subterfuge auquel il pouvait recourir en se cachant derrière le gérant, autre manière de se dérober à ses responsabilités.
— Je vous remercie, répondit-il sans entrain. J'y réfléchirai; nous en reparlerons.
M. Defos regarda sa montre et se leva en disant, pour conclure :
— Quand vous voudrez. Et à ce soir.
Son visiteur reconduit, M. Naudié allait se remettre à sa correspondance, quand Frédéric, le valet de chambre — un grand gaillard sec, d'une irritante dignité, — apparut sur le seuil : un paysan venait prier M. le pasteur de se rendre au plus tôt à Marcilly, où le réclamait une veuve mourante ; l'attitude